Pourquoi on a lancé un jean qui ne décolore pas
Pourquoi on a lancé un jean qui ne décolore pas

Dans cet article, on vous raconte comment nos désillusions sur la “patine” des jeans bruts nous ont amenés à développer un jean qui ne délave pas. Attention, cette histoire va vous faire presque autant voyager qu’un jean de fast fashion : on vous emmène depuis Hollywood jusqu’à Shanghai, puis depuis l’Italie jusqu’à l’Égypte.
La “patine” des jeans vs. la réalité
Bien qu’il ait la particularité de délaver, le jean est le pantalon le plus vendu au monde.
Si on aime tellement cette esthétique du denim qui change de couleur au fil du temps et des portés, c’est sans doute parce que Levi’s et Hollywood nous la vendent depuis bientôt 80 ans.

Et c’est vrai que ça peut être très beau un jean délavé : les marques de décoloration racontent l’histoire de la personne qui le porte.

On peut dire que c’est un vêtement qui patine : on voit son vieillissement et on le trouve encore plus beau comme ça.
Sauf que, dans la vraie vie, la décoloration des jeans peut être moins glamour. Voici le genre de problèmes qu’on reçoit nous, au SAV chez Loom.




Difficile de parler de patine qui embellit le vêtement dans ces cas : en général, nos clients et clientes sont dégoûtés parce qu’ils trouvent que leur jean est devenu moche et/ou ne peut plus être porté dans un contexte un peu formel.
Pour être tout à fait honnête, on aurait pu le prédire (lol). Avant de construire notre premier jean il y a quelques années, on avait fait un petit sondage. Et à la question “c’est quoi le problème avec vos jeans ?”, environ 20% des répondants avaient déjà évoqué les problèmes de décoloration : “la teinture ne tient pas bien”, “la couleur part trop vite”, “le tissu se décolore”, etc.

À l’époque, comme on était encore bercés par le mythe du jean qui patine (et qu’on n’avait pas encore reçu toutes les photos ci-dessus), on ne l’avait pas vraiment considéré comme un problème à résoudre. 6 ans plus tard, on a décidé de lancer (aussi) un jean qui ne décolore pas.
Mais avant de vous expliquer comment on a fait, on doit faire un petit détour par la technique et vous expliquer pourquoi les jeans décolorent contrairement aux autres pantalons (eh oui : vous avez sûrement remarqué que la couleur tient beaucoup mieux sur vos chinos que sur vos jeans).
Colorant indigo vs. colorants réactifs
D’abord, une petite explication technique. Un jean (bleu) c’est un tissu avec des fils verticaux bleus (la “chaîne”) et horizontaux blancs (la “trame”).

Ces fils bleus sont teints avec un colorant un peu spécial : l’indigo, qui a la particularité de ne pas pouvoir se lier chimiquement avec la cellulose du coton. Pour une teinturerie, c’est donc très difficile de faire pénétrer ce colorant jusqu’au cœur du fil. Ça demanderait des bains beaucoup plus longs et concentrés, bien trop chers en termes industriels. Les fils bleus ne sont donc teints qu’en surface.

Alors pourquoi un jean délave ?
- D’abord, les frottements lors des lavages et des portés finissent par laisser apparaître le coeur blanc à l’intérieur des fils.
- En plus, avec les lavages, le colorant indigo migre des fils bleus vers les fils blancs, qui prennent une teinte légèrement bleutée.
C’est ça, le mécanisme derrière la “patine”. Ce n'était pas forcément voulu à la base : c’est surtout une conséquence des caractéristiques techniques de l’indigo.

À droite : un denim délavé. On ne distingue plus vraiment le fil blanc du fil bleu.
Donc nous, si on veut un jean qui ne décolore pas avec le temps, il faut qu’on choisisse un colorant qui se lie chimiquement à la cellulose du coton pour pénétrer jusqu’au cœur du fil. Bonne nouvelle, ça existe depuis les années 50 : ce sont les colorants dits réactifs. Et ils sont utilisés sur la plupart des tissus en coton aujourd’hui.
Sauf, bien sûr, sur les jeans. Peut-être parce que l’esthétique hollywoodienne des jeans délavés a trop pénétré les esprits ? Peut-être parce que les usines de teinture d’indigo ont demandé beaucoup d’investissements et qu’on veut les rentabiliser ? Peut-être parce que les colorants réactifs sont légèrement plus chers que l’indigo ? C’est probablement un mélange de toutes ces raisons.
Du coup, pas évident pour nous de développer un jean teint avec des colorants réactifs : il fallait qu’on trouve un tisseur de jeans capable de teindre avec ces colorants alors qu’ils sont tous spécialisés dans la teinture indigo.
Heureusement, on a eu un petit coup de pouce, venu de loin : celui des consommateurs chinois.
La Chine, le pays des vêtements qui ne décolorent pas
Si l’esthétique hollywoodienne des jeans patinés et délavés a profondément marqué les consommateurs occidentaux, c’est beaucoup moins vrai en Chine. Au contraire : les Chinois se méfient des tissus qui déteignent. Et l’histoire du pays aide à comprendre pourquoi.
Dans les années 30, l’entreprise de chimie allemande IG Farben cherche des débouchés pour un colorant bleu très solide dit “indanthrène” : elle fait alors des campagnes de pub massives pour pousser son adoption en Chine. À Shanghai, la robe de coton bleu devient alors l’uniforme des étudiantes et des femmes modernes, et le tissu bleu indanthrène qui ne déteint pas devient presque le “tissu national”.

Ça ne s’arrête pas avec l’arrivée du communisme, au contraire. Dans les années 50, l’industrie textile est mise sous tutelle de l'État, qui impose des contraintes fortes aux usines pour éviter les pénuries. Par exemple, à la fin des années 50, les teintureries généralisent la teinture des tissus à cœur pour faire disparaître le “défaut du cœur blanc qui existait depuis longtemps” (exactement le phénomène qui fait la patine des jeans). Une obsession qui se lit jusque dans les affiches de propagande.

Cette exigence pour la solidité des couleurs n’a pas disparu avec l’ouverture au capitalisme : depuis 2003, une norme chinoise interdit même la vente de vêtements qui décolorent trop avec les frottements. Autrement dit, un jean avec un beau tissu japonais, qui bleuit un peu les doigts ou le canapé, serait probablement interdit à la vente en Chine.
Ces dernières années, l’absence de décoloration est même devenue un argument de vente pour les marques de jeans chinoises. Sur les sites Taobao ou JD (les Amazon chinois), on lit souvent des promesses pour les jeans du type bù yì tuì sè (“ne passe pas facilement”) ou encore bù diào sè (“ne déteint pas”).

Notre premier prototype
Pourquoi on vous raconte tout ça ? Parce qu’il y a un an, l’usine italienne Candiani (notre principal fournisseur de tissus denim) a lancé un tissu de jean “stay blue”, c’est-à-dire teint avec des colorants réactifs pour… le marché asiatique.
Quand on l’a appris, on leur a tout de suite demandé quelques mètres de ce tissu pour faire monter un prototype. Et le résultat nous a ravi.
D’abord, la couleur est très belle, et elle fait très “jean”. Et ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît, car il n’existe pas de colorant réactif qui reproduise exactement le même spectre lumineux que l’indigo. Ce dernier est un bleu sombre légèrement violacé (le fameux “red cast” que cherchent les amateurs de denim). Il faut donc créer un mélange de colorants réactifs qui s’approchera le plus possible de l’indigo, avec notamment un peu de colorant rouge pour reproduire ses reflets typiques. Avec en plus une contrainte : trouver des colorants réactifs qui ont tous à peu près la même solidité au lavage ou à la lumière, pour que la couleur du jean ne "vire" pas avec fil du temps.
Ensuite le tissu aussi est beau : ses fils comportent des “slubs”, c'est-à-dire de légers épaississements par endroits qui lui donnent de la texture et du caractère.
Maintenant, reste à savoir comment ce jean va tenir dans la durée : est-ce que le brut restera bien brut ? Est-ce qu’il n’y a pas d’autres problèmes qu’on n’a pas anticipés ?
Pour répondre à ces questions, le juge de paix, c’est de beaucoup porter et laver le vêtement. Et ça, on a l’habitude de le faire chez Loom.

Résultat : après des mois à le porter souvent et le laver n’importe comment (à 60°C, sur l’endroit, avec une machine remplie – cascade à ne pas reproduire chez vous) :

La tenue de la couleur, et en général la qualité du jean, sont bluffantes. On décide donc de lancer la fabrication. Hélas, la vie n’est pas un long fleuve tranquille.
L’heure du compromis
Quand on a écrit à Candiani pour passer commande du tissu, coup dur : ils nous annoncent que leur partenaire italien qui faisait la teinture réactive a fermé. En plus, la période est compliquée pour les usines italiennes et le prix de la teinture a beaucoup augmenté : ils envisagent d'arrêter de produire ce tissu de jean “stay blue”.
On leur écrit un mail pour les supplier de continuer à le proposer, en leur expliquant qu’on penserait sûrement en vendre un paquet et que notre jean pourrait peut-être même donner envie à d’autres marques de développer aussi un jean stay blue avec leur tissu. Ils nous répondent alors que la seule manière de continuer à proposer ce tissu, c’est d’aller le produire dans une grosse usine qui sait faire du denim teint en réactif… en Egypte. Cette grosse usine a l'avantage d'être plus solide financièrement : elle ne risque pas de mettre la clef sous la porte dans les prochains mois.
Pour nous, il y a un premier deuil à faire : bien sûr, la confection de notre jean sera toujours faite au Portugal mais cette impossibilité de faire tisser et teindre notre denim en Europe est un signal inquiétant pour l’avenir de l’industrie de notre continent.
Autre renoncement : le coton. Sur cette première production, le tissu ne sera pas fait avec du coton bio certifié GOTS mais avec du coton dit “régénératif”, une certification un peu bullshit. Si vous trouvez que ça n’est pas si grave, vous pouvez lire ou relire cet article : la question du coton bio n’est pas un détail en termes d’impact sur l’environnement et la santé.
Malgré tout, on a décidé de passer commande du tissu. D’abord, le renoncement au coton bio est, on espère, seulement temporaire : si nos jeans se vendent bien et que le tissu tient ses promesses, on pourra commander de plus grosses quantités de tissu et atteindre les minimums de production pour passer au coton bio. Et en ce qui concerne la production en Égypte, on doit être lucide : la fermeture des usines européennes comme cette teinturerie italienne est une lame de fond qu’on ne pourra pas freiner avec nos seules commandes. Et qui sait, peut-être qu’un jour, si le “stay blue” se démocratise en France, Candiani décidera de réimplanter une unité de teinture réactive en Italie.
À quoi ressemble notre premier jean “stay blue”
Pour cette première production de denim “stay blue”, on lance une nouvelle coupe dans le vestiaire homme : le jean large.
C’est une coupe plus ample que notre jean droit, mais pas baggy non plus (et assez stylée si vous voulez notre avis absolument pas biaisé).
Et c’est surtout une coupe qui marche très bien avec ce tissu stay blue 100% coton (sans élasthanne) et épais (14 ¾ oz) : pas besoin d'élasthanne ou d’un tissu léger s’il y a suffisamment de place pour les jambes. Disponible uniquement en coloris brut (puisque c’est principalement cette couleur qui pose des problèmes de décoloration).

Attention, on ne veut pas vous faire de surpromesse : aucun colorant n’est éternel. Les lavages, les UV, les frottements attaquent la teinture. Dans cinq ans, le jean ne sera probablement pas aussi bleu qu'au premier jour (et vous ne serez probablement jamais aussi beau que Brad Pitt, même si votre jean est plus bleu que le sien). Mais vous pourrez toujours le reteindre (le jean, pas Brad) pour une dizaine d’euros (notre tuto ici).
Et la suite ?
On attend d’avoir les retours des acheteurs de ce jean large, après plusieurs mois (voire années ?) de portés. Si tout se passe bien, on pourra rajouter la couleur “stay blue” à la gamme de notre jean droit (à la place du brut), voire de notre jean large femme (il arrive bientôt) et passer ce tissu en coton bio. Bref, maintenant on attend et on vous écoute.


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