Paiement en 3 fois… pas sans frais

Ces derniers mois, on a reçu plusieurs e-mails d’entreprises qui voulaient nous proposer un nouveau service : faire payer nos clients en plusieurs fois. Selon eux, ça allait forcément augmenter notre chiffre d’affaires… Bon, les incitations à consommer, chez Loom, c’est pas trop notre truc. Alors on a décliné poliment. Mais ces e-mails ont un peu titillé notre curiosité.

On a voulu comprendre pourquoi soudainement, tous ces gens voulaient s’assurer que nos clients n’aient pas de fins de mois difficiles. Et surtout, pourquoi ce type de services est en train d’exploser partout dans le monde, que ce soit sur les paiements fractionnés (en 3 fois par exemple) ou différés (en général un mois plus tard).

Et franchement, quand on a tiré le fil, ce qu’on a découvert nous a fait un peu beaucoup flipper.

Le secteur du paiement différé n’existe pas depuis longtemps, mais en Europe, ça ressemble déjà à ça :

paiement différé europe
On dirait le début d’une partie de Risk

Quelques années seulement après leur création, les valorisations de ces sociétés sont déjà gigantesques. Par exemple, Klarna vaut 30 milliards d’euros. Idem pour Afterpay. Quelques comparaisons pour vous donner une idée du délire :

Et des acteurs français qui viennent presque de commencer affichent déjà des levées de fonds records (ici ou ).

Mais qu’est-ce qui explique que ces entreprises valent autant d’argent en si peu de temps ?

Dans certains cas, les services de paiement différé peuvent avoir une vraie utilité sociale : ils permettent à des personnes en difficulté financière de s’acheter des objets indispensables qu’elles ne peuvent pas se payer tout de suite. Pratique pour certains biens d’équipement coûteux dont elles peuvent lisser l’achat sur plusieurs mois ou années : voiture, frigo, machine à laver, etc.

Mais le truc, c’est que ces services sont surtout utilisés pour acheter… des fringues. Au Royaume-Uni, c’est même le cas pour 90% des achats en paiement différé.

En fait, pour les marques de vêtements, cette “facilité de paiement” est presque miraculeuse. Elles l’installent en 3 clics sur leur site, et leur chiffre d’affaires augmente presque instantanément d’au moins 20%. Depuis les fondateurs de ces boîtes de paiement jusqu’aux marques qui les utilisent, tout le monde hallucine : “il se passe vraiment un truc énorme”, “c’est de la magie”, etc.

paiement différé magie
Ce que ressentent les marques qui installent le paiement en 3 fois.

Alors forcément, les marques sont prêtes à payer très cher : elles reversent à ces services financiers environ 4% du montant des transactions. Et comme le marché mondial du e-commerce de vêtements fait presque 500 milliards de dollars, ça fait potentiellement beaucoup de sous… d’où les valorisations gigantesques de ces nouvelles “licornes”.

Alors… c’est quoi le problème ? Comme toujours, quand autant d’argent est créé en si peu de temps, il y a bien quelqu’un qui va devoir payer l’addition…

Le piège de la dette

Sur ce type de paiement fractionné ou différé, c’est le commerçant qui paye le service, donc il n’y a pas de taux d’intérêt à payer pour les clients. Mais il faut appeler un chat un chat : comme les clients et clientes doivent rembourser plus tard, c’est bel et bien de l’endettement. Avec tous les risques que ça comporte.

Vous vous dites peut-être que les gens ne sont pas bêtes et qu’ils ne vont pas dépenser plus que ce qu’ils ont sur leur compte ?

Sauf que dans cette histoire, tout est fait pour nous faire vivre au-dessus de nos moyens.

D’abord, il y a le marketing des marques. D’un côté, elles rendent les vêtements désirables, à coups de photos hyper alléchantes et de publicités sur toute la toile. Et de l’autre, elles donnent l’illusion que ces vêtements de rêve sont accessibles à tout le monde, même aux personnes plus pauvres : Vous rêvez d’être sapée comme Rihanna mais c’est trop cher pour vous ? Payez juste une petite somme maintenant et le vêtement est à vous. Hyper difficile de ne pas craquer.

Et puis, il y a le marketing de ces services financiers eux-mêmes. Quand on va sur les sites de ces “fintechs” ou qu’on voit leurs publicités, on n’a pas vraiment l’impression d’avoir affaire à des banques, mais plutôt à des marques de fringues ultra-stylées.

klarna surendettement
C’est trop cool de s’endetter !

Couleurs flash, réutilisation de mèmes viraux, codes de la culture pop : ces services font tout pour cibler un public jeune.

snoop dogg klarna
Snoop Dogg dans une pub pour montrer les avantages du paiement en trois fois, comme s’acheter 8 chiens et un lit rose de 15 mètres de large.

Or, cette population jeune est particulièrement vulnérable à la précarité, comme nous l’ont montré les récentes files d’attente d’étudiants devant l’aide alimentaire. Résultat : au Royaume-Uni, où le paiement différé existe depuis plus longtemps, l’année dernière 18% des 18-24 ans n’ont pas réussi à payer au moins une de leurs dettes à temps. Et quand leurs clients ne payent pas, il arrive que ces start-ups si cool envoient des agences de recouvrement. D’ailleurs, les inquiétudes sur les risques de surendettement sont si fortes que plus de 70 députés britanniques demandent une régulation du secteur (sous la bannière poétique “Stop the Klarnage” du nom du principal service de paiement différé là-bas, Klarna).

recouvrement
Le risque quand on achète trop de t-shirts en paiement différé.

Vous vous dites peut-être qu’en France, on sera plus vigilants et qu’on fera beaucoup mieux ? Pour l’instant, c’est plutôt mal barré. Ces startups du paiement différé n’ont aucune raison de faire évoluer leurs pratiques marketing pour l’Hexagone (la preuve en images). Pas de raison non plus qu’elles soient meilleures qu’au Royaume-Uni pour évaluer la capacité de remboursement des clients avant de valider leur paiement (en France, ces services ont très peu d’infos pour évaluer la solvabilité des clients, alors qu’au Royaume-Uni tout le monde a un “credit score” basé sur l’ensemble des crédits en cours).

Et surtout, au-delà des risques individuels de surendettement, il y a un un risque collectif : à l’heure où l’urgence écologique nous impose de produire moins, le paiement différé nous pousse au contraire à consommer toujours plus… et donc à polluer encore plus.

La société de surconsommation

Quelle marque peut dire non à une augmentation quasi-instantanée de son chiffre d’affaires ? Surtout quand tous les concurrents s’y sont eux-mêmes mis ?

Comme le prédisent beaucoup d’analystes financiers, le paiement différé est en train de devenir un standard de marché – en gros, il sera bientôt disponible sur l’ensemble des sites de e-commerce. Plus inquiétant : comme le révèle un des acteurs du secteur, le paiement différé est “non seulement un phénomène durable mais il s’exporte de plus en plus vers le commerce traditionnel.”

Autrement dit, ce type de moyen de paiement risque d’être déployé aussi dans les magasins physiques : c’est donc l’ensemble du volume de vêtements vendus dans le monde qui augmenterait de 20 ou 30%… Soit des milliards de fringues produites alors qu’elles n’auraient jamais dû l’être. Et c’est vraiment la dernière chose dont on a besoin à l’échelle de la planète… Rappelons que si l’industrie textile veut faire sa part pour respecter les accords de Paris sur le réchauffement climatique, elle doit réduire drastiquement ses volumes de production, et le faire dès maintenant.

réchauffement climatique
Exemple de ce qui va se passer si on continue sur notre lancée actuelle : plus grand monde ne voudra vivre dans les zones rouges sur la carte (oui, ce sont aussi les zones les plus peuplées de la planète).

Ces services de paiement différé vont aggraver encore la catastrophe environnementale actuelle. En fait, ils rendent caduques les efforts des marques pour limiter leur impact. À quoi bon avoir remplacé toutes ses ampoules en magasin par des LEDs à basse consommation si, au même moment, Sephora installe le paiement différé sur son site américain et annonce +35% d’augmentation de panier moyen ? Est-ce bien sérieux ?

klarna sephora
C’est ce qu’on appelle une relation toxique… pour la planète.

Les solutions pour résister au paiement différé

Ce qu’il y a plus de terrible dans tout ça, c’est peut-être de voir à quel point le paiement différé a renforcé une absurde répartition des richesses :

  • D’un côté, dans l’économie réelle, il y a des usines qui tissent et cousent les vêtements dans des conditions de travail souvent terribles, depuis des décennies, scandale après scandale
  • De l’autre, il y a des intermédiaires financiers de paiement différé, qui abîment les vies de gens vulnérables et aggravent le problème environnemental, mais rendent leurs fondateurs milliardaires presque du jour au lendemain.

Alors si vous avez lu jusque-là, vous oscillez peut-être entre l’envie de tout casser et celle de vous noyer dans un breuvage dont la consommation soutiendrait les viticulteurs français. Bref, vous vous dites que c’est foutu. Réjouissez-vous, il y a en fait plein de choses qu’on peut faire. Comme d’habitude, il faut jouer sur trois tableaux : les personnes qui achètent, les entreprises qui fabriquent, l’État qui fixe les règles.

  1. Vous qui achetez : n’oubliez pas que payer en 3 fois, c’est s’endetter… et souvent s’acheter un truc dont on n’avait pas vraiment besoin. Avant de payer en 3 fois, essayez de vous poser la question : “est-ce que j’achèterais cette fringue si je devais la payer cash ?” Si la réponse est non, laissez tomber. 
  2. Les marques : on ne jette pas la pierre à toutes les marques qui ont installé ces options de paiement… Vous vous disiez peut-être que le paiement différé était une option gagnant-gagnant – une option pratique pour vos clients et clientes, du chiffre d’affaires supplémentaire pour vous… surtout en cette période compliquée. Vous avez maintenant compris qu’il y aussi des perdants : à court terme, les personnes plus vulnérables, et à long terme, l’environnement.
  3. L’État : ce secteur doit être régulé d’urgence en France, comme ça va être le cas au Royaume-Uni, ou en Suède où les marchands seront obligés de ne proposer le paiement qu’en deuxième choix pour les clients. Un encadrement plus strict de ce secteur semble déjà à l’étude par certains députés en France. C’est une bonne chose, mais cette réflexion semble être menée dans le cadre d’une mission sur le surendettement. Or, au vu de ce qu’on a discuté plus haut, elle aurait sans doute plutôt sa place dans le cadre de la loi climat… Ah, en parlant de l’Etat, ce qui serait sympa, c’est d’éviter d’utiliser de l’argent public pour financer ces nouveaux services, comme c’est le cas aujourd’hui via la banque publique d’investissement. Financer nos entreprises c’est bien, mais protéger nos citoyens, c’est encore mieux.

Si on parvient à réguler ce secteur, on pourra limiter la casse… Mais le paiement différé n’est qu’un symptôme de problèmes bien plus profonds. Si on veut rendre l’industrie textile durablement plus vertueuse, il faut aussi remettre en cause les croyances qui ont permis d’en arriver là.

Parmi elles, il y a celle que réussir, c’est grossir à tout prix (on en avait déjà longuement parlé ici). Aujourd’hui, beaucoup de marques se précipitent pour reverser une partie du montant de leurs transactions à un intermédiaire financier et grossir leur chiffre d’affaires… Ne serait-il pas temps que ces marques choisissent plutôt de mieux payer les usines et de relocaliser la production ?

Il y a également la croyance qu’en tant que consommateur ou consommatrice, on a besoin de tout, tout de suite. Qu’il nous faut ce t-shirt et qu’on ne peut pas attendre quelques semaines de plus. Et qu’on arrivera bien à le payer plus tard. Qu’on peut toujours vivre à crédit.

Enfin, il y a l’illusion qu’à titre collectif, on peut aussi toujours vivre à crédit. Qu’on peut dépenser chaque année l’équivalent de 1,7 planètes Terre pour subvenir à nos besoins. Qu’on peut polluer maintenant et que les générations futures trouveront bien une solution miraculeuse pour nous sortir de là.

Veut-on vraiment faire ce pari ?

Qui on est pour dire ça ?

Vous êtes sur La Mode à l’Envers, un blog tenu par la marque de vêtements Loom. L’industrie textile file un mauvais coton et c’est la planète qui paye les pots cassés. Alors tout ce qu’on comprend sur le secteur, on essaye de vous l’expliquer ici. Parce que fabriquer des vêtements durables, c’est bien, mais dévoiler, partager ou inspirer, c’est encore plus puissant.

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4 commentaires

  1. Encore un article fouillé de la part de l’équipe. Loom serait-il le Cash Investigation de la mode ?
    Je me doutais bien que ce trois fois sans frais qui fleurit un peu partout sur Internet n’était pas sans contre-partie.
    Comme toujours, le meilleur achat reste celui qu’on ne fait pas : réfléchir avant est le meilleur moyen de n’acheter que des produits de qualité réellement nécessaires.
    Merci

  2. Comment se fait-il que je n’ai pas vu passer cet article sur LinkedIn ? Bon c’est corrigé 😉 Merci encore de montrer la voie et montrer l’absurdité d’un monde à l’envers. Continuez le lobbying que vous faites. C’est long mais ça va payer… Et en bien plus que 3 fois 😉

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