Vous êtes sur La Mode à l’Envers, un blog tenu par la marque de vêtements Loom. L'industrie textile file un mauvais coton et c'est la planète qui paye les pots cassés. Alors tout ce qu’on comprend sur le secteur, on essaye de vous l’expliquer ici. Parce que fabriquer des vêtements durables, c’est bien, mais dévoiler, partager ou inspirer, c’est encore plus puissant.
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Quand on a commencé à travailler sur notre boxer, en mars 2018, on était jeunes et insouciants. Ce qu’on ne savait pas à l’époque, c’est que cette recherche durerait... plus de deux ans et demi.
Comme d’habitude, pour commencer notre recherche, on vous a envoyé un questionnaire et vous avez été plus de 300 à y répondre.
Après plusieurs heures de travail, notre data analyst spécialisé en blockchain et machine learning tirait la conclusion suivante :
Un bon boxer, c'est ça.
Puis, après retravail :
Un bon boxer, c'est ça.
On avait notre cahier des charges : on voulait faire un boxer qui ne se détende pas, qui ne fasse pas de trous à l’entrejambe, avec un élastique solide.
À la recherche de la bonne usine
On ne pouvait pas s’embarquer seuls dans l’aventure, il nous fallait un compagnon de cordée : une usine qui soit prête à travailler sur ce projet avec nous.
Mais n’en déplaise à nos parents, nous étions (et sommes) encore une toute petite marque avec de tout petits volumes… Alors forcément, quand on contacte les usines pour faire un projet compliqué, ça donne ça :
Heureusement, après quelques temps, on a fini par trouver quelqu’un au Portugal qui a accepté notre projet – sans se douter qu’il en prenait pour plus de deux ans.
À la recherche de la bonne matière
Un tissu qui ne se détend pas
Un tissu finit presque toujours par se détendre quand on le porte, surtout quand c’est de la maille un peu élastique… Techniquement, on dit qu’il “poche”. Et pour les boxers, qu’on étire toute la journée en marchant, ça peut devenir particulièrement embêtant.
Pour minimiser cette déformation, on a décidé de jouer sur deux tableaux :
Ajouter de l’élasthanne de bonne qualité, ce que font d’ailleurs la plupart des fabricants de boxers aujourd’hui.
Surtout, faire en sorte que la structure-même du tissu reprenne plus facilement sa forme grâce à une maille plus dense et plus serrée (ce que montrent les études ici ou là). La plupart des boxers tournent entre 150g et 180g/m2, on a décidé de partir au moins sur du 200g/m2.
Mais avant de choisir un tissu, il fallait aussi résoudre le deuxième problème que vous nous aviez remonté. Et ça nous pris beaucoup de temps.
Retarder les trous à l'entrejambes
Quand vous marchez toute la journée avec un boxer, vos cuisses frottent l’une contre l’autre en permanence… Et au bout d’un certain temps, il finit par y avoir des trous. La seule manière de les éviter, c’est d’augmenter la résistance à l’abrasion du tissu. Mais elle dépend de plein de facteurs : longueur des fibres de coton, finesse du fil, densité de la matière…
Alors pour être sûr de ne pas se planter, le mieux c’est prendre un tissu qu’on sait résistant, puis de le comparer à d’autres sur une machine comme ça :
Une machine martindale au travail.
Le truc, c’est qu’on a commencé ce travail avec un sacré handicap : notre fil de coton devait être bio (si vous vous demandez encore pourquoi, lisez notre article sur le sujet). Or, trouver un fil de coton bio de qualité, avec une fibre suffisamment longue et résistante, c’est loin d’être évident.
Alors forcément, le premier tissu bio qu’on a testé n’était pas à la hauteur :
Échantillon de référence (non bio) : Trou qui apparaît au bout de 40000 - 45000 cycles
1er échantillon Loom en coton bio : Trou qui apparaît au bout de 30000 - 35000 cycles
C’est alors qu’on nous a parlé d’un fil supposé incroyable, d’un coton non seulement bio, mais en plus d’une qualité exceptionnelle : le coton égyptien de Gizeh, habituellement réservé au marché du luxe. Sa particularité : des fibres très longues (plus de 3,6 cm quand la moyenne est de 2,5 cm) pour la résistance et très fines pour la douceur. Avec ce coton, on était à peu près certain qu’on allait casser la baraque… Alors on a fait produire un rouleau de 50 mètres, la quantité minimum.
2e échantillon Loom en coton de Gizeh bio : 20 000 - 25 000 cycles
Moins bien que le premier ! C’est en analysant les résultats qu’on a compris notre erreur : les fibres de ce coton égyptien sont si longues et fines qu’elles permettent de faire des fils très fins… Et le fil qu’on a choisi l’était beaucoup trop. Fin de l’histoire ?
Au contraire : cette finesse s’est transformée en avantage. Avec un fil fin comme ça, il est possible d’en prendre deux et les retordre l’un sur l’autre en “double-retors”. Ce côté “câblé” lui donne une solidité bien supérieure, tout en maintenant le même niveau de douceur !
On a donc décidé de refaire produire un rouleau de 50 mètres en double-retors, puis de relancer un test. Puis on a demandé à notre laboratoire de nous envoyer les échantillons testés par courrier. Résultat en image :
Certes, le premier vrai trou est apparu 5000 cycles plus tôt sur le Loom, mais sans s’affiner du tout avant et sans laisser apparaître aucune transparence. Autrement dit, il reste portable beaucoup plus longtemps.
Bref : bingo ! On avait un tissu :
très doux, grâce à la finesse du coton de Gizeh
qui résiste bien à l’abrasion, grâce au fil double-retors
bien dense (220g/m2) pour ne pas trop se détendre au fil des porters
et surtout, un tissu bio, qui n'abîme pas la biodiversité ou les travailleurs du coton
Un élastique qui ne se détend pas
Vous le savez probablement : en France, on a énormément délocalisé notre industrie textile depuis les années 80 et perdu beaucoup de savoirs-faire. Mais ce qu’on sait parfois moins, c’est qu’on a aussi su se ré-inventer et se développer sur le textile technique (on est le 4e pays producteur mondial !).
Donc pour cette ceinture, pas question d’aller voir ailleurs : nous sommes allés chez Berthéas, une entreprise française basée dans la Loire et spécialiste des rubans élastiques (notamment pour le secteur médical). On leur a demandé une ceinture résistante, pourvu qu’elle soit douce.
Ils nous ont proposé un fil de polyamide texturé par jet d’air pour reproduire le côté duveteux du coton. Pour s'assurer de la résistance, on a simulé un vieillissement accéléré de la ceinture en l’enfermant pendant un mois là-dedans :
Une étuve de vieillissement accéléré (le contraire d’une crème anti-âge quoi).
Résultat avec les mots poétiques de notre laboratoire : “il n'a pas été constaté d'altération de la ceinture élastique à l'issue du vieillissement”.
Re-Bingo.
On avait la matière du boxer et un bon élastique, il fallait maintenant passer à la confection.
Faire une confection idéale
Pour décider comment assembler ce boxer, vos réponses nous ont bien aidé :
Les coutures gênent ? On a mis des coutures plates partout dites “flatlock”.
L’étiquette gratte ? On a supprimé cette @*#! d’étiquette qui gène toujours pile en bas du dos, et on l’a imprimée directement sur l’intérieur du boxer.
Les cuisses remontent ? On a travaillé sur l’ourlet du bas des jambes pour qu’il serre bien.
Ça serre trop dans la zone stratégique ? Nous avons ajouté un gousset à l’entrejambe : une pièce rectangulaire qui permet de diminuer la tension à cet endroit. Effet bonus de ce gousset : en minimisant les frottements liés aux coutures habituellement placées ici, on pense que cela retardera également l’apparition de trous.
Un dernier test pour la route
Sur le papier, notre boxer n’avait pas l’air mal. Mais l’expérience nous a montré que rien ne remplace un test en conditions réelles. Pour les baskets, c’est nous (l’équipe Loom) qui les avions portées non-stop pendant plus d’un an. Pour le boxer, on a voulu voir les choses en plus grand. On a proposé à nos actionnaires de tester la V0 de notre boxer.
Sauf que voilà : des actionnaires, on en a 600 et des boxer génération 0, on en avait 70. Donc ce qui devait arriver arriva :
Après quelques semaines d’utilisation, on leur a demandé leur avis. Et visiblement, ils en étaient plutôt contents :
Oui, mais cette prévente, c’était surtout pour comprendre ce qu’on pouvait améliorer. Voilà les problèmes qui ont été remontés :
1/ La ceinture élastique finit par s’enrouler sur elle-même dans la journée.
On s’est rendu compte qu’elle manquait en effet de rigidité. Notre fournisseur nous a proposé d’y intégrer une proportion de polyester, plus rigide que son cousin le polyamide. Problème résolu.
2/ La couture arrière est un peu gênante.
Oui, c’était la seule qui n’était pas plate. Maintenant, elle l’est.
3/ Des peluches se déposent sur le corps à la première utilisation.
On a demandé à notre usine de désormais prélaver les boxers – sur l’envers.
4/ Il n’est pas très fun.
Désolé, mais...
Nous refusons de prendre des parts de marché à Desigual.
5/ Il brille un peu
C’est vrai qu’il brille un peu avant les 2 ou 3 premiers lavages, mais c’est aussi pour ça qu’il est doux. Comme les fils sont très fins, le tissu reflète particulièrement la lumière. En fait, c’est même un gage de grande qualité (comme pour notre pull en coton qui est fait du même fil). Tiens, vous savez ce qui ne brille pas ? Ça :
Vous voulez le porter sur vos fesses ? Non ? C’est bien ce qu’on pensait. Alors on reprend.
Solide, grâce une densité élevée, un fil double-retors et une bonne ceinture élastique,
Doux, grâce à la finesse du coton de Gizeh,
Confortable, grâce à ses coutures plates et son gousset,
En coton biologique,
Pas fabriqué à l’autre bout du monde : le coton est égyptien, la confection et le tricotage sont fait au Portugal et la bande est made in France.
En plus, vous trouvez pas qu’il est beau ?
Ce boxer, on le vend 18€. On le sait, c’est bien plus cher que les boxers de fast fashion, vendus 5€, voire moins. Normal : il nous coûte 5 à 10 fois plus cher à produire. Et c’est lié à deux choses :
1/ Le pays de confection. Les boxers de fast fashion sont fabriqués dans des pays où le salaire minimum ne suffit pas à couvrir le salaire vital des ouvrières et où la loi ne protège pas suffisamment l’environnement et les conditions de travail – le scandale actuel des travailleurs Ouïghours est encore là pour nous le rappeler. Au Portugal et en France, aucune usine ne peut rejeter impunément des produits chimiques dans une rivière, les horaires de travail sont encadrés et les salaires minimums permettent de couvrir les besoins fondamentaux des ouvrières.
2/ La matière. Notre tissu est en coton bio ET de grande qualité, ce qui est extrêmement rare et fait s’envoler les prix. Pour vous donner une idée, le coton conventionnel (ça veut dire "qui utilise des pesticides") de bonne qualité (c'est à dire avec des fibres longues) c'est 2 à 3% de la production mondiale… Et comme le bio représente 0,5% des surfaces cultivées, ça veut dire qu'en théorie, le coton bio de bonne qualité représente 2%*0,5% = 0,01% de la production mondiale !
Au final, ce boxer nous coûte 8 euros en sortie d’usine, auxquels il faut rajouter les coûts de logistique, de livraison, la recherche et développement et la TVA. Si vous êtes un peu du métier, vous vous étonnerez peut-être que notre marge soit aussi faible. C’est vrai que ce n’est pas énorme pour couvrir deux années de tests et de développement. Mais on peut se le permettre car :
On ne fait pas de collections. Oui cela nous a coûté cher de développer ce boxer mais on a l’intention de le vendre pendant des années, ça veut dire que ces frais, on ne les dépense qu’une fois. Au contraire, si on faisait des collections, on devrait recommencer à zéro à chaque saison.
On ne fait pas de pub. C’est courant pour les marques de prêt-à-porter de consacrer de 10 à 20% de leur chiffre d’affaire en publicités diverses (Instagram, Facebook, métro mais aussi affiliation, code promo, code de parrainage, articles sponsorisés, influenceurs etc). On ne fait rien de tout cela, c’est ce qui nous permet d’avoir un aussi bon rapport qualité-éthique-prix.
On ne fait jamais de soldes ni de promotions. On ne fixe donc pas de prix élevés qu’on va baisser de façon ponctuelle et inciter à l'achat.
Alors si vos boxers sont troués et que vous n’en trouvez pas à votre goût en friperie, découvrez le nôtre ici.
Suite à l'explosion du prix des matières premières et en particulier du coton bio, nous avons du augmenter le prix de notre boxer à 20€. Plus d'infos ici
Qui on est pour dire ça ? Vous êtes sur La Mode à l’Envers, un blog tenu par la marque de vêtements Loom. L'industrie textile file un mauvais coton et c'est la planète qui paye les pots cassés. Alors tout ce qu’on comprend sur le secteur, on essaye de vous l’expliquer ici. Parce que fabriquer des vêtements durables, c’est bien, mais dévoiler, partager ou inspirer, c’est encore plus puissant. Si vous aimez ce qu’on écrit et que vous en voulez encore, abonnez-vous à notre newsletter en cliquant ici. Promis : on écrit peu et on ne spamme jamais.
La première génération de notre ceinture, on l’a sortie en 2016 et on pensait vraiment avoir tout bien fait : cuir italien pleine fleur à tannage végétal, boucle italienne en Zamak (un alliage très solide de zinc, d’aluminium, de magnésium et de cuivre), fabriquée en Bretagne. C’est en demandant aux personnes qui l’avaient achetée ce qu’on pouvait améliorer qu’on est redescendu sur terre : sur certaines pièces, le cuir de notre ceinture se décollait au milieu.
Quelques images du problème de décollement de notre ceinture première génération.
Bien entendu, on a remboursé/offert une nouvelle ceinture à toutes les personnes qui nous ont remonté ce problème1. On a aussi arrêté de la vendre jusqu’à l’avoir "réparée", en rajoutant une surpiqûre qui empêche le décollement.
La couture sur les bords de la ceinture évite qu’elle ne se décolle.
Cela nous a permis de limiter la casse mais au final cette histoire nous a coûté cher :
Économiquement : notre fabricant n’a pas voulu reconnaître sa responsabilité (et donc ne nous a pas rendu un sou). Bref, on a perdu de l’argent.
En termes d’image : on vous laisse imaginer ce que les clients ont pensé de nous en voyant leur ceinture s’ouvrir en deux.
Note de 3,9/5 et 30% des gens qui pensent que notre ceinture n’est pas résistante : les ingrédients d’une dépression pour l’équipe Loom.
C’est aussi à cette époque qu’on a compris 2 choses. 1/ on ne peut pas faire aveuglément confiance à nos fournisseurs. 2/ les tests (en laboratoire et en conditions réelles), c’est vraiment hyper important. À partir de cette mésaventure, on a mis en place un process de tests et de contrôles qualité systématiques, process qu’on continue à améliorer chaque jour.
Bref, un an plus tard, en 2017, pour le développement de la deuxième génération de notre ceinture, on pensait VRAIMENT avoir tout fait comme il faut : cuir pleine fleur à tannage végétal, boucle en Zamak, rivets métalliques, made in France, et une seule couche de cuir pour éviter tout décollement. Ah et aussi, on avait fait tester la résistance du cuir en labo et les résultats étaient tellement bons qu’on s’est dit : cette fois c’est la bonne, cette ceinture, on peut la garantir 10 ans.
La newsletter qu’on a envoyée en novembre 2017 pour annoncer la sortie de la deuxième génération de notre ceinture.
À ce jour, personne n’a encore fait jouer sa garantie : la deuxième génération de notre ceinture tient bien le coup. Et la note que lui donnent les clients est tout à fait honorable :
Note donnée par les clients après 2,5 ans d’utilisation.
Sauf que quelques mois après le lancement de cette ceinture :
Erreur, Sherlock Guillholmes : il s’agissait de la boucle en Zamak, dans la véranda, avec le chandelier.
Là encore, on demande des explications à notre usine, qui nous adresse cette réponse :
Si une ceinture qui subit des frottements est une ceinture mal utilisée, on se demande comment il faudrait la porter...
Il était donc temps de :
1- Changer d’usine.
2- Se mettre en quête d’une boucle vraiment inusable.
À la recherche de la boucle inusable
Cette nouvelle recherche, elle a commencé en août 2018 et a duré un an. On a posé des questions à une dizaine de fournisseurs sur ce qui fait la durabilité des boucles sans jamais trouver d’explications satisfaisantes. Certains nous parlaient du Zamak comme le top de la qualité, d’autres nous vantaient le laiton comme étant le plus résistant, d’autres encore nous affirmaient que c’était pareil. Bref, impossible de démêler le vrai du faux. On était un peu en train de lâcher l’affaire quand soudain :
Cette cliente Anne s’est révélée être une mine d’or d’informations :
En deux heures au téléphone avec elle, on venait de comprendre ce qu’on avait passé un an à chercher : une boucle qui résiste, ce n’est ni une boucle en Zamak ni en laiton : c’est une boucle en acier inoxydable (inox pour les intimes).
L’explication scientifique : le Zamak ou le laiton s’oxydent avec le temps et ternissent. On doit donc y ajouter une finition, comme par exemple un plaquage de nickel qui donne une couleur argentée et une protection contre l’oxydation. Par-dessus cela, on rajoute un vernis à cause des potentielles allergies au nickel. Mais si cette finition est un tout petit peu attaquée par des chocs, des frottements ou la transpiration de nos mains, l’oxygène de l’air entre en contact avec le métal en dessous et l’oxydation commence.
Un exemple assez costaud d’oxydation.
Mais l’inox, lui, est inoxydable : pas besoin d’appliquer de finition. C’est le métal brut qui est moulé à la forme de la boucle, puis poli – aucun risque d’avoir une finition qui s’écaille. Et pour éviter tout risque de réactions allergiques, on a choisi de l’acier inoxydable qualité 316L (le même qui est utilisé pour les montres haut de gamme).
Ça c’est pour la théorie. Mais comme vous l’avez compris, maintenant on préfère vérifier systématiquement par nous-mêmes. On a lancé un test de quatre boucles différentes en vieillissement accéléré en laboratoire : une en inox, une en laiton, une en Zamak d’une marque dite “haut de gamme” et notre ancienne boucle en Zamak.
La machine de torture pour tester nos boucles.
Les résultats confirment ce que nous a dit Anne : la boucle en acier inoxydable ne bouge pas quand toutes les autres sont détériorées par les frottements et le temps.
En réalité l’abrasion n’est pas nulle, juste invisible à l’oœil nu. L’inox ne rouille pas mais s’use tout de même un peu.
Bref, cette boucle, vous pourrez la transmettre à vos enfants et à vos petits-enfants.
Mais alors pourquoi toutes les marques ne font-elles pas des ceintures avec des boucles en acier inoxydable ?
Parce qu’elles ne savent pas que c’est mieux ? C’est possible.
Parce que la plupart des fournisseurs n’en proposent pas ? C’est vrai qu’il faut demander un développement spécial (et donc supporter les coûts qui y sont liés).
Parce que c’est bien plus cher ? La vraie réponse elle est surement là : une boucle en Zamak coûte environ 1,50€, une boucle en inox... cinq fois plus2, soit 7€. L’immense majorité des marques n’est pas prête à payer 5 fois plus cher leur boucle, même si cela permet d’allonger énormément (voire éternellement) la durée de vie d’une ceinture.
À la recherche d’une nouvelle usine
Une fois la bonne boucle en poche, il fallait trouver un partenaire de confiance pour monter cette ceinture. On a contacté plusieurs ateliers en France, au Portugal et en Espagne et puis en discutant avec Atelier Joly (les fabricants de nos chaussettes)...
OOOOh Xaxa(vier)
Deuxième fois qu’on travaille avec un fournisseur de la région de Castres et deuxième coup de cœur : Xavier est effectivement sympa, bosseur et il a le goût des finitions soignées. C’est lui qui nous a suggéré un montage qui permette de changer la lanière de cuir facilement et de réutiliser la boucle à l’infini.
Il suffit de dévisser le rivet métallique pour raccourcir la ceinture ou changer la bande en cuir.
À la recherche du bon cuir
Il ne nous restait qu’à trouver un bon cuir. Et pour ça, on n’a pas été très loin : on a repris le même que nos ceintures précédentes, qui avait reçu des super notes, aussi bien de la part des clients que des tests labos.
On a tout à fait conscience que le cuir est une matière controversée, surtout pour les marques éco-responsables. On avait déjà essayé de comprendre les dessous de cette industrie avant de lancer nos baskets en cuir – notre (long) article est disponible ici. C’est une des questions les plus difficiles qu’on ait jamais eu à traiter, car elle demande de prendre en compte quatre facteurs parfois contradictoires : notre confort, le bien-être animal, la pollution environnementale et la question sociale. Pour nos baskets, nous avions conclu que – pour l’instant – le choix du cuir animal était préférable.
D’abord, le cuir apporte un confort que les matières synthétiques peuvent difficilement atteindre : c’est une matière vivante qui change de forme pour épouser la courbure de votre taille3 sans craqueler ni s’abîmer.
C’est cette courbure qui est la preuve du confort et de la résistance d’un cuir.
D’autre part, si le cuir est bien entretenu et que la boucle est solide, une ceinture peut tenir plusieurs décennies. Surtout si on choisit du cuir “pleine fleur”, la partie la plus solide de la peau d’une bête – là où la densité de fibres est la plus forte.
Et pour minimiser ses impacts négatifs en termes d’écologie et de bien-être animal, nous nous sommes imposé les contraintes suivantes :
Il faut que la tannerie soit située en Europe car la loi l’oblige à protéger la santé de ses salariés et à traiter ses eaux polluées : on travaille donc avec Lo Stivale, une tannerie italienne réputée.
Il faut que les peaux viennent d’Europe, là où les pratiques sont a priori plus respectueuses du bien-être animal et beaucoup moins polluantes que celles des autres continents : les nôtres proviennent d’élevages situés en Bretagne.
Il faut si possible choisir du tannage végétal : c’est plus écologique et surtout, ça fait que le cuir se “patine” avec le temps - au fur et à mesure des années, les griffures ou éraflures marqueront un peu le cuir et sa couleur va se foncer. Ce n’est pas un signe de manque de qualité, au contraire : le temps qui passe va donner une personnalité unique à cette ceinture.
Voici comment elle vieillira
Récemment, on a demandé à nos clients de nous envoyer des photos de leur ceinture Loom qu’ils portent depuis deux ans et demi, pour avoir une idée plus précise de comment le cuir de notre ceinture vieillit, et voici le résultat :
2 ans et demi d’utilisation plus tard.
Vous pouvez remarquer que le cuir est marqué à l’endroit où appuie la boucle.
La seule solution pour atténuer ce marquage, ça serait de fabriquer une ceinture en trois couches : un "sandwich" avec deux bandes de cuir et au milieu une matière plastique plus solide. Mais c’est précisément ce qu’on avait fait pour la première génération de notre ceinture et vous imaginez bien qu’il est hors de question de prendre le risque que ça se décolle à nouveau. Autre option : assembler le sandwich non pas avec de la colle mais avec des coutures : c’est sûr que ça tiendra plus longtemps mais une couture c’est une zone de fragilité : il suffit qu’un bout du fil saute et toute la ceinture est ruinée (et aussi, on est moins fans de l’aspect esthétique). Donc on a choisi d’accepter ce problème somme toute mineur.
Mais pour que vous vous fassiez votre propre idée, voilà d’autres images de ceinture Loom portée pendant plusieurs années :
Et voici ce qu’en disent les personnes qui la portent depuis plus de 2 ans :
Les limites de notre ceinture
Même si c’est déjà la troisième génération de cette ceinture, elle n’est toujours pas parfaite. Il y a notamment deux choses sur lesquelles on doit s’améliorer :
La boucle est fabriquée en Chine. On essaye de pousser notre fournisseur (français) à trouver une solution pour la produire plus localement (mais il nous dit qu’on n’obtiendra pas la même qualité) et on cherche en parallèle d’autres fournisseurs qui produisent en Europe et dont on peut aller visiter les usines.
Notre packaging : avant, notre ceinture était emballée dans une belle boite en carton… fabriquée en Chine. On a voulu trouver la même boite mais made in France… mais ça coûtait 3€ (si vous suivez, c’est 2 fois le prix d’une boucle en Zamak made in Italie). En attendant de trouver un packaging éthique mais plus abordable, on a donc opté pour la solution que nous a proposée Xavier : des pochons en tissu transparent fabriqués en Roumanie, qu’il utilise pour ses autres clients.
Mise à jour avril 2021 : nos ceintures sont dorénavant emballées dans une jolie pochette made in Italie, en coton recyclé.
Et voilà le travail
Elle est pas belle cette ceinture 3e génération ?
Même si le chemin a été tortueux pour sortir la 3ème génération de cette ceinture, on est vraiment contents du résultat : pour la deuxième fois, on a réussi à faire un produit made in France de bien meilleure qualité que ce qui se trouve sur le marché, même chez les marques haut de gamme. Pour y arriver, on n’a pas essayé de rogner sur les coûts (parce qu’on sait que souvent, ça diminue la qualité ou l’éthique) : étant donnés tous les choix qu’on a décrits plus haut, cette ceinture coûte 50% plus cher à produire que la précédente génération : 20,80€ au lieu de 13,50€. On a fait nos calculs et on a décidé de la vendre 55€ : c’est vraiment un rapport qualité-prix imbattable pour nos clients et clientes et nous, ça nous laisse une marge raisonnable pour vivre.
on a reçu beaucoup de messages nous demandant de faire une ceinture un peu plus large pour un look moins formel. Chose promise, chose due : la ceinture large est dispo ici.
l’acier que nous utilisons est dorénavant du 304l, car utiliser du 316l était ce qu’on appelle "de la surqualité", c’est-à-dire un excès de performance par rapport à l’usage de la ceinture. En effet, l’avantage de l’acier 316l vs le 304l, c’est qu’il résiste aux atmosphères iodées et chlorées. Le reste des performances est identique. Comme on est à peu près sûr que personne n’ira se baigner avec cette ceinture, on utilise dorénavant de l’acier 304l pour la boucle de cette ceinture.
Qui on est pour dire ça ? Vous êtes sur La Mode à l’Envers, un blog tenu par la marque de vêtements Loom. L’industrie textile file un mauvais coton et c’est la planète qui paye les pots cassés. Alors tout ce qu’on comprend sur le secteur, on essaye de vous l’expliquer ici. Parce que fabriquer des vêtements durables, c’est bien, mais dévoiler, partager ou inspirer, c’est encore plus puissant. Si vous aimez ce qu’on écrit et que vous en voulez encore, abonnez-vous à notre newsletter en cliquant ici. Promis : on écrit peu et on ne spamme jamais.
Notes
1 D’ailleurs, si vous avez une ceinture de cette génération qui se décolle aussi, envoyez-nous un mail à hello@loom.fr pour qu’on vous rembourse ou qu’on vous en offre une nouvelle.
2 En fait, les deux métaux coûtent à peu près le même prix, mais une boucle en acier coûte bien plus cher à fabriquer. En effet, le Zamak a de très bonnes propriétés de "coulabilité" et on peut donc mouler une boucle en une seule fois. En revanche, l’acier est moins coulable, donc doit forcément être usiné après avoir été moulé pour faire l’intérieur de la boucle, un procédé long et relativement cher.
3 D’ailleurs la marque de pantalons américaine Bonobos s’est fait connaître pour sa ceinture courbée plus anatomiquement adaptée que les pantalons à ceinture droite.
La compensation n’est pas une solution : par exemple, si on voulait compenser l’intégralité de nos émissions de CO2 en plantant des arbres, il faudrait boiser quasiment l’intégralité des terres cultivées aujourd’hui dans le monde. Source : Jean-Marc Jancovici.
L’effet rebond, de manière plus générale, explique que les économies d’énergie prévues par une nouvelle technologie sont compensées par une augmentation de la consommation. Et c’est loin d’être le seul effet pervers du développement durable.
Un fonds d’investissement est une société qui recueille et place l’argent d’investisseurs en achetant des actions dans les entreprises.Le chiffre des "trois quarts" est issu du livre blanc publié par l’Association Nationale des Sociétés par Actions en 2016.
Pour aller plus loin, lire "Successful Non-Growing Companies" publié en 2015 par Liesen, Dietsche et Gebauer.Pour en savoir plus sur les déséconomies d’échelle, lisez la page Wikipédia.
Stock-options : rémunération variable liée à la valeur de l’action qui a explosé depuis les années 70. Grâce à elles, le salaire des grands patrons américains a été multiplié par plus de 10 en 40 ans quand celui d’un employé moyen n’a connu une hausse que de 12%.
Qui on est pour dire ça ? Vous êtes sur La Mode à l’Envers, un blog tenu par la marque de vêtements Loom. L’industrie textile file un mauvais coton et c’est la planète qui paye les pots cassés. Alors tout ce qu’on comprend sur le secteur, on essaye de vous l’expliquer ici. Parce que fabriquer des vêtements durables, c’est bien, mais dévoiler, partager ou inspirer, c’est encore plus puissant. Si vous aimez ce qu’on écrit et que vous en voulez encore, abonnez-vous à notre newsletter en cliquant ici. Promis : on écrit peu et on ne spamme jamais.
En avril 2019, dans les commentaires d’un article, vous nous avez dit ça :
Et ça nous a fait pas mal réfléchir. On s’est rendu compte que les baskets, c’est la pièce de notre vestiaire qui s’abîme le plus vite. C’est vrai qu’entre les chocs, les frottements, la pluie, c’est pas facile de les garder plus d’un an ou deux. Et pour ne rien arranger, les solutions de réutilisation ou de recyclage sont quasi-inexistantes.
Alors on s’est mis en tête de faire des baskets vraiment durables :
durables dans le sens “solides” : qui durent le plus longtemps possible
durables dans le sens “éthiques” : qui ont l’empreinte sociale et environnementale la plus faible possible
durables dans le sens “belles et confortables” : des baskets que vous aurez toujours envie de porter dans deux ans
Réunir ces trois caractéristiques, ça oblige forcément à faire des compromis. Ces baskets ne sont pas parfaites, mais oui, ce sont les meilleures qu’on ait réussi à faire.
Voici comment on s’y est pris.
With a little help from Caroline
D’abord, on a eu la chance de croiser la route de Caroline. Pour la faire courte, Caroline est une star de la chaussure : formée chez Hermès, elle est passée chez Castelbajac, a chaussé des petits artistes méconnus comme Beyoncé, Lady Gaga ou Gondry avant de monter sa marque de sneakers de luxe. On est aussi raccord sur les questions environnementales et on a la même vision de l’entreprise (sinon elle n’aurait jamais accepté de travailler avec nous).
Quizz : trouvez sur cette photo la personne qui n’a pas été chaussée par Caroline et qui du coup est dégoûtée.
Franchement, sans elle, on ne sait pas comment on aurait fait. Généralement pour fabriquer un vêtement, il faut identifier deux fournisseurs (1- celui qui fabrique le tissu, 2- celui qui confectionne le vêtement) mais pour la chaussure, c’est une tout autre histoire : il faut trouver le confectionneur, le formier, les fournisseurs de cuir, lacets, oœillets, semelle extérieure, semelle intérieure, boîte en carton… Caroline nous a fait rencontrer directement les bons interlocuteurs : on a pu comprendre ce qui fait une chaussure de qualité, décortiquer les processus, choisir les meilleurs éléments, voir de nos propres yeux les conditions de travail... In fine, la plupart des acteurs impliqués dans la fabrication de cette basket se trouvent dans un rayon de 50km autour de Porto. Non seulement ça permet de gagner en qualité et en réactivité, non seulement ça évite que la basket n’ait à parcourir 40 000 km avant d’arriver chez vous, mais surtout, ça permet à un réseau d’entreprises locales de travailler en symbiose. C’est pas ça l’avenir de l’économie ?
Comment on s’y est pris ?
Pour être certain de faire une basket qui tienne longtemps, on a lancé un sondage avec une seule question : “Pourquoi vous jetez vos baskets ?”. Puis on a épluché les 1000 réponses que vous nous avez données, et voici ce qu’on a compris.
La semelle, le talon d’Achille de la basket (lol)
En général, c’est la semelle qui vous lâche en premier.
On a traîné ce monsieur en justice car on a breveté l’expression mais sinon on est d’accord avec son analyse.
Ce qui est le plus courant chez les marques dites "de qualité" c’est d’utiliser une semelle en "gomme" (un mélange de caoutchouc naturel et synthétique) ; plusieurs usines (comme Margom pour la plus connue) proposent ce produit et chacune a sa recette. Pour choisir les plus solides, on a pris des semelles parmi les fournisseurs les plus réputés et on a mesuré leur “résistance à l’abrasion” avec une machine comme ça :
On a aussi testé une semelle à base de gomme recyclée à partir des chutes de matière de l’usine2. Elle s’est avérée 30% moins résistante : ce n’est pas surprenant, les matières recyclées sont généralement moins stables que les matières vierges. Donc si les baskets durent 3 ans avec une semelle normale, elles ne dureraient plus que 2 ans avec une semelle recyclée ! On a donc choisi de rester sur une semelle en gomme vierge. Au niveau environnemental, ce qu’on gagnerait avec une semelle recyclée ne pourrait jamais compenser cette diminution de durée de vie. En revanche, la marque O.T.A. a la bonne idée d’utiliser de la matière non pas recyclée mais upcyclée en récupérant des pneus usagés qu’elle intègre aux semelles. Comme les gens sont en général moins lourds que des voitures, ces semelles sont assez imbattables en termes de résistance à l’abrasion.
Enfin, on s’est attaqué à la forme même de la semelle : pour réduire sa vitesse d’usure, on a ajouté un peu de matière au niveau des zones de frottements.
Ces crans ajoutent de la matière ce qui augmente la durée de vie de la semelle sans changer son confort.
Cuir ou pas cuir ?
Pour la matière principale, on a d’emblée exclu le tissu (coton, laine, lin, polyester, etc.) : pour pouvoir porter des baskets toute l’année, il faut qu’elles soient étanches. Et puis il y a une question de résistance : sur un tissu, des trous finiront toujours par apparaître...
Même si certes, on peut profiter des trous pour faire un discret rappel couleur.
Du coup, on avait le choix entre :
Du cuir animal (bovin en l’occurrence, de loin le principal cuir utilisé dans la chaussure)
Du cuir synthétique : les simili-cuirs (les cuirs “plastique” comme par exemple le “skaï”) et les cuirs dits végétaux (à base de déchets de pomme, d’ananas ou de raisin par exemple).
Une des raisons pour lesquelles nous avons choisi le cuir animal (bovin en l’occurrence, de loin le principal cuir utilisé dans la chaussure), c’est parce qu’il a le meilleur rapport qualité-confort : il est quasi-imperméable à l’eau, il tient chaud, il absorbe l’humidité de la transpiration (ce qui empêche les odeurs voire la formation de mycoses), il est naturellement flexible et s’adapte à la forme des pieds au fur et à mesure des semaines. Et surtout, il est très résistant : quand les cuirs synthétiques peuvent craqueler et s’abîmer avec le temps3, le cuir bovin (s’il est bien nourri) résiste.
On a tout à fait conscience que cette matière est controversée pour les marques éthiques et/ou écoresponsables. Alors on a passé beaucoup de temps à essayer de comprendre cette industrie avant de prendre une décision. C’est une des questions les plus difficiles qu’on ait jamais eues à traiter, parce qu’elle demande de prendre en compte quatre facteurs parfois contradictoires : notre confort, le bien-être animal, la pollution environnementale et la question sociale. On vous explique tout dans un article dédié à ce sujet à lire ici, mais si vous n’avez pas le temps, voici un récap rapide de pourquoi on a choisi d’utiliser du cuir :
Ethique animale : Nous savons à l’heure actuelle qu’il est impossible de garantir un élevage sans souffrance animale, mais nous pensons qu’à court terme, la meilleure stratégie en faveur du bien-être animal est de favoriser le maintien et le développement des petits élevages extensifs et aux pratiques vertueuses. Pour cela, il faut choisir du cuir produit en Europe et à moyen terme pousser un système de traçabilité du cuir qui permette de choisir des peaux provenant des élevages les plus vertueux.
Pollution environnementale : l’élevage est certes un très gros contributeur de gaz à effet de serre, mais beaucoup moins en Europe. Donc à condition 1- que notre cuir soit d’origine européenne 2- qu’il soit tanné en Europe et que 3- la basket en cuir tienne au moins deux fois plus longtemps que les autres, elle peut émettre moins de gaz à effet de serre qu’une basket en tissu ou en synthétique.
Impact social et sociétal : tous les cuirs synthétiques, y compris à base de déchets végétaux, nécessitent un processus industriel complexe, notamment à cause de l’utilisation de polyuréthane (environ 50% de la semelle). Ils sont donc aujourd’hui encore largement dépendants de l’industrie pétrolière et/ou chimique, dont le modèle nous paraît moins souhaitable que celui de l’élevage traditionnel et du tannage, qui favorise une économie plus locale, plus frugale, et à taille plus humaine. (Pour lire tout le raisonnement, cliquez ici).
Ce qu’on a compris en creusant ce sujet, c’est que pour le bien-être animal et l’impact environnemental, il faut à tout prix que ce cuir soit produit, tanné et assemblé en Europe. On s’est donc mis en quête du bon cuir européen.
Mais avant ça, il fallait trouver la bonne couleur. Au début, on se disait que les baskets blanches, c’était pas top : un peu trop salissant à la longue et tannage végétal impossible (un cuir à tannage végétal blanc, ça jaunit avec le soleil). Mais on s’est vite rendu à l’évidence : on n’est pas encore Anna Wintour et ce n’est pas nous qui allions détourner les gens des baskets blanches.
On a donc cherché un cuir blanc de qualité, produit et tanné en Europe. La difficulté, c’était d’en trouver un dont la couche de pigments blancs ne soit pas trop épaisse, afin qu’il ne perde pas ses propriétés respirantes et flexibles, qu’il n’ait pas un toucher trop plastique et qu’il ne craquèle pas avec le temps. Au final, après avoir étudié plusieurs options, on a trouvé notre bonheur chez un tanneur espagnol (Palomares) : un cuir bovin européen pleine fleur grainé. Pleine fleur, parce que c’est la partie la plus solide de la peau d’une bête – c’est là où la densité de fibres est la plus forte. Grainé, car à la différence d’un cuir lisse, il marque moins les plis notamment sur l’avant de la chaussure.
Pour l’intérieur, on a trouvé au Portugal un cuir écologiquement inégalable : un cuir bovin à tannage végétal et teinture naturelle (ça veut dire qu’il est sans chrome et sans métaux, ce qui est plus sûr notamment pour les personnes aux peaux plus sensibles, allergiques ou ayant des problèmes de peau).
Rester dans sa zone de confort
On a aussi tout fait pour que ces baskets ne vous fassent pas mal aux pieds.
On a donc d’abord travaillé sur la forme. Notre “formier” travaille avec Caroline depuis plusieurs années, et il a développé pour nous une forme à la fois élégante et confortable4 :
Elle remonte sur l’arrière pour maintenir le talon mais pas trop pour éviter les ampoules au tendon d’Achille.
L’avant de la chaussure est suffisamment bombé pour ne pas appuyer sur votre gros doigt de pied.
Comme nous l’ont aussi conseillé les podologues5 qu’on a rencontrés, le talon de notre basket a un dénivelé de 1,5 à 2 cm entre l’avant et l’arrière du pied.
Mais on ne s’est pas arrêté là, on a ensuite cherché à maximiser le confort de la basket :
Pour assurer un confort maximal, tout l’extérieur de la basket n’est constitué que d’une seule pièce de cuir (même si ça coûte un peu plus cher). En effet, plus il y a d’empiècements sur la chaussure, plus il y a de coutures, ce qui rigidifie la basket au risque de la rendre inconfortable (dans le petit monde de la chaussure, on dit que ça diminue le “prêtant”).
La semelle intérieure de la basket (a.k.a. la “première de propreté”) est en latex à mémoire de forme - comme les matelas qui font de la pub dans le métro - et donc ultra-confortable. Et elle est amovible : ça permet de la changer quand elle est trop usée ou de la remplacer par une semelle orthopédique.
En plus, on a ajouté deux mousses épaisses pour entourer la cheville. On n’irait pas jusqu’à dire que vous vous sentirez comme dans des chaussons mais les images parlent d’elles-mêmes :
Un problème = une solution
Ensuite, on a essayé de trouver des solutions à tous les autres problèmes que vous nous aviez remontés :
P*** mais tu décolles ! C’est pas comme ça qu’on fait les shoes. Oh djadja !
Vos semelles finissent par se décoller ? On les a cousues au cuir via une piqûre latérale6, après les avoir collées avec une colle très résistante mais sans solvants (potentiellement toxiques).
Elles se trouent au niveau du gros doigt de pied ? On a mis un bout dur en fibre de résine sous le cuir à l’avant pour s’assurer que cette zone ne s’affaisse pas avec le temps.
Les lacets cassent ? On a pris un modèle en polyester (recyclé), plus résistant que des lacets en coton.
La languette glisse ? On y a ajouté un passant pour que les lacets la maintiennent en place.
La doublure se troue au niveau du tendon d’Achille ? Un empiècement en cuir retourné renforce la zone (et évite que votre talon ne glisse).
Le contrefort arrière s’abîme ? C’est souvent parce que les gens ont la flemme de défaire les lacets quand ils enfilent ou enlèvent les baskets. Alors pour qu’ils glissent mieux, on a mis des oœillets aux passants (et on a trempé ces oœillets dans un bain spécial pour éviter qu’ils ne décolorent comme sur nos premiers prototypes)
.Testées en conditions réelles
Même si on y a mis que des bons ingrédients, un plat peut être immangeable… La seule manière de s’assurer que ces baskets soient vraiment bien, c’est de les tester en conditions réelles. Ça fait presque un an que chez Loom, on porte les différents prototypes quasiment tous les jours. On en a même distribué quelques paires à des testeurs (vous pouvez même lire ici les retours détaillés de l’une d’entre eux ici) pour être sûr que notre avis n’est pas biaisé.
Avec ce recul, on peut vous dire que nos baskets sont parmi les plus confortables et les plus résistantes qu’on ait jamais portées. Pour être francs, il n’y a qu’un seul défaut qu’on n’a pas réussi à résoudre : le blanc, c’est salissant. Alors oui, il faut les entretenir régulièrement. On a fait le test avec un de nos prototypes et vous verrez que si vous y consacrez une demi-heure de temps en temps, vous pourrez faire croire à tout le monde qu’elles sont neuves (retrouvez d’ailleurs nos conseils d’entretien ici).
Mise à jour janvier 2021 : Et si vraiment le blanc ce n’est pas possible pour vous, les baskets existent maintenant en noir.
Pour tous les pieds
Comme on voulait que ces baskets aillent au plus de monde possible, elles sont unisexe et les pointures vont du au 57 au 47 (si on voulait faire au-delà, il aurait fallu faire développer un nouveau moule et, économiquement, on ne peut pas encore se le permettre).
Combien ça coûte ?
Pour fabriquer au Portugal une basket de ce niveau, il faut y mettre le prix : elles coûtent 49€ à produire. Pour vous donner un point de comparaison, une paire de baskets de grande marque type Stan Smith, c’est acheté en Chine aux alentours de 5 à 10€. Bref, pour pouvoir fabriquer ces baskets, payer les frais logistiques, d’expédition, la TVA, nourrir nos enfants et animaux de compagnie, le prix minimum qu’on puisse la vendre, c’est 115€ (comme d’habitude, livraison incluse et retours / échanges à notre charge).
La prévente est ouverte
OUI ON SAIT, on vous avait dit qu’on ne ferait plus jamais de préventes . Mais entre temps le Covid-19 est passé par là et on doit faire bien attention à comment on gère notre argent et nos stocks. En plus, comme c’est une toute nouvelle catégorie de produit pour nous, on a aucune idée de la quantité que vous allez nous commander ni de la répartition de tailles… Alors on préfère d’abord vous demander et fabriquer en fonction.
La pré-commande commence dès maintenant et se terminera dimanche 14 juin à minuit. Et on vous livrera … début novembre. OUI ON SAIT C’EST MEGA LONG7.
Plus sérieusement, le Covid a bouleversé beaucoup de choses chez nos fournisseurs. La bonne nouvelle, c’est que celui qui fabrique nos chaussures a son carnet de commandes bien rempli : en ce moment, ceux qui produisent bien et localement ont le vent en poupe. La moins bonne nouvelle, c’est que si on ne veut sacrifier ni la santé des gens qui travaillent dans son usine, ni la qualité de nos baskets, il faut accepter d’attendre 5 mois. Mais à choisir, on préfère toujours faire bien que faire vite, et on sait que vous le comprenez.
Mise à jour janvier 2022 : Ces baskets sont dorénavant accessibles en vente directe.
Qui on est pour dire ça ? Vous êtes sur La Mode à l’Envers, un blog tenu par la marque de vêtements Loom. L’industrie textile file un mauvais coton et c’est la planète qui paye les pots cassés. Alors tout ce qu’on comprend sur le secteur, on essaye de vous l’expliquer ici. Parce que fabriquer des vêtements durables, c’est bien, mais dévoiler, partager ou inspirer, c’est encore plus puissant. Si vous aimez ce qu’on écrit et que vous en voulez encore, abonnez-vous à notre newsletter en cliquant ici. Promis : on écrit peu et on ne spamme jamais.
Sources des notes :
L’étude d’EcoTlc qui dit que “La réalité du recyclage des chaussures usagées est assez crue : il n’y a pas (ou si peu) de solutions de valorisation" est disponible ici.
L’étude de 2017 menée auprès de 60 podologues, dont 83% d’entre eux conseillent un talon de 2 à 4 cm est disponible ici.
Notes
1 Et pour les initiés : oui, on a testé une Margom, et oui la Bolflex est meilleure même si les résultats nous montrent que ce sont deux très bonnes semelles.
2 C’est ce qu’on appelle recyclage pre-consumer. En gros, ils récupèrent les semelles défectueuses ou non conformes et ils les refondent pour en faire de nouvelles. Par rapport à un recyclage post-consumer, la qualité est meilleure car la matière première est bien plus homogène.
3 On n’a trouvé aucune étude qui objectifie ce résultat, nous répétons donc ce que les fournisseurs nous ont dit. Nous creuserons ce sujet à l’avenir.
4 Il y a tellement de formes de pied différentes, qu’une basket ne sera jamais confortable pour 100% de la population. Mais un bon formier sait faire une forme qui soit confortable pour le plus grand nombre.
5 Le sujet du dénivelé sur les chaussures (on appelle ça aussi le "drop") est très débattu chez les podologues. Mais selon cette étude de 2017 sur 60 podologues, 83% d’entre eux conseillaient un talon de 2 à 4 cm.
6 C’est un montage similaire aux fameux cousus Blake ou Goodyear des chaussures de ville (où la semelle est entièrement cousue sous la chaussure), mais adaptés aux baskets (où la semelle remonte légèrement sur les côtés).
7 Mais la deuxième saison de Baron Noir a mis aussi trois plombes à sortir, et pourtant ça valait le coup d’attendre, non ?
Quand on a voulu lancer nos baskets, on avait en gros deux options pour la matière :
Du cuir animal (bovin en l’occurrence, de loin le principal utilisé dans la chaussure)
Du cuir synthétique : les simili-cuirs (les cuirs “plastique” comme par exemple le “skaï”) et les cuirs dits végétaux (à base de déchets de pomme, d’ananas ou de raisin par exemple).
Pourquoi le cuir animal nous a paru être une bonne option ?
Le cuir bovin nous a paru être le meilleur choix. Son confort et sa résistance sont très difficiles à reproduire artificiellement. Eh oui : c’est quand même la peau d’un animal qui peut vivre dehors toute l’année.
Elles sont superbes, non ?
Les principaux avantages du cuir animal par rapport au cuir synthétique :
Il est quasi imperméable à l’eau
Il tient chaud tout en étant respirant
Il absorbe l'humidité de la transpiration ce qui empêche les odeurs
Il est confortable : dans le milieu de la chaussure, on dit qu’il a du “prêtant”. De la même manière que la peau s’adapte à l’animal quand il grandit, le cuir s’adapte à la forme du pied
Il est très résistant : tous les fournisseurs à qui on en a parlé sont tombés d'accord, les matières synthétiques craquèlent et s’abîment avec le temps alors que le cuir (s’il est bien nourri) résiste.
Mais tout le monde ne voyait pas les choses du même oeil que le nôtre.
Tout a commencé en août 2019. On expliquait sur Instagram ce qu’il y a de bien avec notre porte-cartes en cuir quand tout à coup :
Et même plus récemment, sous la vidéo de notre TEDx, entre deux commentaires enthousiastes :
En gros, on nous disait que le cuir polluait et tuait des animaux, et qu’on ne pouvait donc pas être une marque éthique et fabriquer des produits en cuir.
Et pour être tout à fait honnête, on s'est rendu compte qu'on ne s'était pas posé suffisamment la question. D’ailleurs, si plein de marques dites "éthiques" abandonnent purement et simplement cette matière, c’est peut-être qu’il y a une bonne raison. Alors il était temps de vraiment de déterminer si on peut se considérer éthique et vendre du cuir. Ça impliquait de creuser trois énormes aspects du cuir :
L’éthique animale
La pollution environnementale
La dimension sociale et sociétale
L'éthique animale : peut-on porter du cuir et respecter le bien-être animal ?
Avant de commencer, précisons une chose : oui, consommer du cuir encourage un peu l’élevage. On le dit parce que ce n’est pas du tout ce qu’affirme l’industrie du cuir. Selon eux, la valeur économique du cuir ne représente qu’une petite partie de la valeur d’une vache1, donc même si on arrêtait de revendre les peaux, on continuerait d’élever des vaches pour le lait et la viande. Bref, le cuir ne serait qu’un coproduit de l’industrie du lait et de la viande et industrie du cuir ne ferait que “valoriser des déchets”, qu’il faudrait autrement incinérer ou les laisser pourrir en décharge. Une sorte d’upcycling ancestral.
C’est en partie vrai, mais c’est quand même un peu trop facile… Si la peau des vaches n’était pas revendue, la rentabilité de l’élevage serait un petit peu moins élevée. Ça ne serait pas immédiat, mais sur le long terme, on peut imaginer qu’il y aurait un peu moins d’élevage.
La question du bien-être animal se pose donc bien pour le cuir.
D’ailleurs, elle se pose dans une bien plus grande mesure pour le lait2 qui représente la majeure partie de la valeur d’une vache laitière. Il n’y a pas de vache qu’on élève pour son lait que l’on ne tue ensuite pour sa viande – les vaches laitières finissent dans votre assiette. Dans ces conditions, si l’on considère qu’une entreprise n’est pas éthique car elle utilise du cuir, on doit porter le même jugement sur toutes celles qui utilisent du lait, du beurre, etc.
Petits beurres et kouign-amanns : si on considère que le cuir n’est pas éthique, ceux-là le sont encore moins.
Nous fermons les yeux sur un système qui fait souffrir les animaux
Avant de se faire prendre à partie sur ce sujet, on faisait un peu l’autruche sur les aspects éthiques de l’élevage. On avait bien vu passer quelques vidéos atroces d’abattoirs filmés par L214, mais on se disait qu’il restait possible de bosser avec des éleveurs qui font les choses bien et respectent leurs animaux.
Il faut dire que dans notre société urbaine de consommation, on est assez éloignés des réalités de l’élevage. Si on ne regarde que la pub et le marketing, on a l’impression que tout va bien.
Circulez, y a rien à voir : les animaux sont toujours heureux.
En fait, on a tellement détourné le regard qu’aujourd’hui, l’élevage industriel est devenu la norme, même en France. Vous savez : les poulets élevés en batterie, les cochons qui ne voient jamais la lumière du jour et vivent toute leur vie sur un minuscule morceau de sol bétonné…
Proportion d’élevage intensif en France selon L214 : pauvres lapins...
Mais quand on parle de cuir, c’est surtout à l’élevage bovin qu’il faut s’intéresser. Cette intensification est moins prononcée en France et en Europe (seulement 13% d’élevage intensif en France pour les vaches), mais ça l’est dans d’autres pays. Aux Etats-Unis par exemple, on favorise les parcs d’engraissement ou « feed lots » (des élevages intensifs de plus de 1000 bêtes) : les bêtes entassées dans des conditions atroces avec utilisation d’hormones de croissance, engraissement aux farines animales ou antibiotiques utilisés comme activateurs de croissance.
Le “Five Star Feedlot” de 19 000 vaches en Nouvelle-Zélande.
Comment a-t-on pu en arriver là ? En fait, c’est parce que la plupart d’entre nous n’accordons pas la même importance aux intérêts des animaux qu’à ceux des humains. On se dit que c’est “normal” ou “naturel” de manger de la viande, du fromage, de boire du lait ou de porter du cuir. Que c’est ce que les humains font depuis la nuit des temps, donc pas besoin de se retourner le cerveau sur ces questions de bien-être animal.
Mais en creusant le sujet, on a bien dû se rendre à l’évidence : nous devons accorder la même importance aux intérêts des animaux qu’à ceux des humains.
On vous explique tout maintenant. Si ça ne vous intéresse pas particulièrement, vous n’êtes pas obligés de lire ces lignes pour comprendre le reste de l'article et vous pouvez cliquer ici pour les sauter. Mais si vous ne connaissez pas du tout le sujet, ça peut vous intéresser.
Petit précis d’antispécisme (ou pourquoi il faut accorder la même importance aux intérêts des animaux qu’à ceux des humains)
Le premier penseur antispéciste s’appelle Peter Singer. Il pèse pas mal : son bouquin “La Libération Animale” écrit dans les années 70 a été vendu à plus d’un million d’exemplaires.
Peter Singer (à droite).
Selon lui, les “spécistes”, c’est-à-dire ceux qui considèrent les intérêts des animaux différemment de ceux des humains, adoptent les mêmes mécanismes de pensée que les racistes (qui considèrent les intérêts des autres “races” différemment) ou que les sexistes (qui considèrent les intérêts de l’autre sexe différemment). Toujours selon lui dans quelques décennies, vu les conditions dans lesquelles on élève les animaux aujourd’hui, nos enfants ou nos petits-enfants regarderont l’humanité contemporaine comme on regarde aujourd’hui les esclavagistes ou les hommes qui battent leur femme.
Quoi ? Au départ, quand on a entendu ça, on a commencé à dégainer (intellectuellement) un paquet d’objections pour justifier notre existence de mangeur de viande et de fromage, et de consommateur de cuir. Voici les principaux arguments qu’on a formulés… et comment les antispécistes nous ont rembarré à chaque fois :
1/ “C’est normal de faire de l’élevage, les humains ont toujours mangé de la viande ou porté du cuir.”
Ce à quoi les antispécistes répondent : “C’est vrai, mais ce n’est pas parce qu’une pratique est ancienne qu’elle est éthique. On a organisé des combats d’animaux pendant longtemps, ce n’est pas pour ça qu’on doit continuer. Et puis on est 7 milliards aujourd’hui, ça peut demander de changer nos pratiques par rapport au néolithique.”3
2/ “Mais manger de la viande, c’est naturel : regardez les animaux, ils se mangent entre eux."
Ce à quoi les antispécistes répondent : “Naturel ne veut pas dire moral. Certains animaux sont cannibales ou se violent entre eux. Est-ce qu’on doit les imiter pour autant ? Et puis certains carnivores sont obligés d’en manger d’autres pour survivre, pas nous.”
3/ “Ok mais on est d’une autre espèce, on a le droit. On est des humains, ce sont des ANIMAUX, c’est quand même pas la même chose ?”
Ce à quoi les antispécistes répondent : “Dire cela, c’est une croyance totalement arbitraire : ce n’est pas différent du comportement d’un esclavagiste qui discriminerait des personnes noires sur la base de leur couleur de peau”.
4/ “Mais c’est pas pareil : nous on a des facultés bien supérieures aux autres animaux : on est plus intelligent, on sait parler, utiliser des outils…”
Ce à quoi les antispécistes répondent : “Imaginons une société qui discrimine en fonction de l’intelligence par exemple. Les bébés ou les personnes en situation de handicap mental sévère sont moins capables de raisonner que les chimpanzés. Faudrait-il donc accorder des droits supérieurs aux chimpanzés pour autant ? C’est bien sûr impossible. Et on pourrait avoir le même type de raisonnement sur chacune des autres facultés humaines : on a appris lors des dernières décennies que certains animaux peuvent utiliser des outils, maîtriser des langages, avoir une conscience d’eux-même, etc. Il n’est donc pas pertinent de discriminer les êtres vivants en fonction de leurs facultés.”
5/ “Bon, mais il y a quand même une preuve qu’on doit manger des animaux, c’est qu’on a besoin de vitamine B12 pour survivre, qu’eux-seuls peuvent synthétiser”.
Ce à quoi les antispécistes répondent : “En effet, certains animaux comme les ruminants synthétisent la vitamine B12 via les bactéries présentent dans leurs intestins. Mais est-ce que c’est un problème de prendre des suppléments ? Après tout, on donne déjà des suppléments de vitamine D aux bébés pour compenser le manque de soleil et on enrichit le sel avec de l’iode pour éviter le crétinisme.”
6/ “Mais ça poserait des problèmes pour notre alimentation : l’agriculture traditionnelle n’est pas possible sans animaux. Il faut forcément fertiliser les sols avec du fumier (des déjections d’animaux) comme on l’a fait depuis la nuit des temps.”
Ce à quoi les antispécistes répondent : “Faux : on n’a pas besoin des animaux pour cultiver.”
Aaargh, ils sont énervants quand même. Alors on a passé du temps à défricher cette question sur l’agriculture. Et on a conclu que là aussi, ils ont (en partie) raison : l’agriculture traditionnelle sans animaux et sans engrais chimiques est tout à fait possible, même si elle est un peu moins facile. On vous explique pourquoi ci-dessous.
Parenthèse : une agriculture sans animaux est-elle possible ? Si on regarde notre histoire, on pourrait penser que les animaux sont indispensables au maintien de la fertilité des sols. Depuis l’Antiquité jusqu’au début de l’agriculture industrielle, dans toute l’Europe, on a utilisé des systèmes de rotation de cultures4 avec une année de jachère. Rien à voir avec les jachères actuelles imposées par la PAC qui sont juste des terrains nus. A l’époque, la jachère signifiait qu’on laisse le sol se reposer en faisant pousser une prairie et qu’on la fait pâturer par des animaux (c'est-à-dire qu'on laisse les animaux brouter l'herbe toute la journée, la digérer et la rejeter sous forme de fumier riche en nutriments pour le sol). Les tentatives de supprimer cette jachère en la remplaçant par de simples cultures restituantes en azote ont montré une diminution des rendements sur le long terme à cause des manques de phosphore ou de potasse (les principaux nutriments indispensables pour les plantes sont l’azote, le phosphore et la potasse)… Comme l’affirme l’agronome Pierre-Paul Dehérain au XIXe siècle : “pour que la jachère ait été conservée pendant des siècles, il fallait qu’elle eût quelques avantages.” Bah oui : si on avait trouvé un système agricole plus productif, on aurait laissé tomber les animaux depuis longtemps, non ?
Oui mais voilà.
Depuis quelques décennies, nos connaissances en agronomie ont évolué. On sait maintenant que tout est cyclique et que les animaux ne “créent” pas de nutriments. Au XIXe siècle, on a compris que ce qui faisait l’intérêt des prairies en jachère, ce ne sont pas les animaux qui pâturent dessus mais surtout 1- certaines plantes qui fixent l’azote de l’air 2- l’activité des champignons mycorhiziens qui se plaisent particulièrement sous les prairies et qui permettent aux plantes de mieux fixer le phosphore et la potasse. Du coup, les animaux d’élevage ne sont plus que des intermédiaires inutiles : on peut très bien faire une jachère efficace sans animaux. Mais ce n’est pas fini : dans les années 70, on a même compris comment fixer le phosphore et le potassium sans faire de rotation des cultures : par exemple, on peut couvrir le sol de jeunes branches d’arbres broyées (du bois raméal fragmenté) pour recréer une sorte d'humus forestier qui favorise le développement des champignons mycorhiziens. Bref, dans la majeure partie du monde, on peut maintenant parfaitement imaginer de faire une agriculture cyclique sans animaux. Et il y a plein d’exemples dans le monde de personnes qui y arrivent déjà avec succès.
Alors adieu veaux, vaches, cochons ? Les animaux ne servent-ils absolument à rien dans le cadre d’une agriculture traditionnelle ? Non, ça serait aller un peu vite.
D’abord, le fumier permet de faire des “transferts de fertilité”. Par exemple, on peut faire pâturer les animaux dans les prairies non cultivées (40% des terres arables en France) ou non cultivables (en moyenne montagne par exemple), puis mettre les animaux à l’étable pendant la nuit ou l’hiver et y récupérer le fumier, avant de l’épandre sur les terres cultivées. Bref, les animaux ne créent pas de nutriments mais ils permettent de les concentrer sur certaines parcelles et donc de booster les rendements. C’est magique : ça permet d’avoir une production agricole plus élevée à travail humain équivalent (même si le potentiel de création de calories est moins grand : cela fournirait plus de calories si on cultivait à la fois le champ et la prairie).
D’autre part, les animaux rendent beaucoup de services aux agriculteurs, comme par exemple les poules qui mangent les insectes nuisibles aux cultures ou les cochons et les chèvres qui mangent les restes et nettoient les parcelles des ronces et des racines.
Enfin, l’énergie animale reste très utile (voire indispensable dans certains pays) pour les travaux dans les champs, par exemple pour faire les semis ou aérer les sols.
Pour finir, sur certaines terres dites “marginales”, trop pauvres pour être cultivées, seul l'élevage peut permettre de nourrir la population. Au Groenland, heureusement que les Inuits peuvent manger des phoques pour survivre. Au Sahel, heureusement qu’il y a du bétail en transhumance pour nourrir la population.
Conclusion : l’agriculture sans animaux et sans engrais chimiques est possible, mais elle est un peu plus galère. Fin de la parenthèse !
En tout cas, la philosophie antispéciste est très robuste : on a lu des dizaines et des dizaines d’articles, on a regardé des heures de débat télé avec Aymeric Caron et on a lu les 427 commentaires de “y a-t-il une manière morale de manger de la viande ?”, et tous les arguments qu’on a entendu habituellement contre l'antispécisme sont plutôt à ranger du côté des sophismes ou de la mauvaise foi.
Bon par contre pour la coupe de cheveux, on n’est pas d’accord. ET NON CE N’EST PAS PARCE QU’ON N’A PAS ASSEZ DE CHEVEUX POUR SE FAIRE LA MÊME !
Après avoir creusé ce sujet de l’antispécisme, on comprend que l’élevage n’est ni normal, ni naturel, ni nécessaire comme on l’entend souvent. Dès lors, si on veut justifier l’élevage, il n’y a qu’une seule question à se poser :
“Est-ce que le bien-être qu’on tire de l’élevage peut justifier la souffrance animale que ça peut générer ?”
Sachant que ce “bien-être” peut englober plusieurs dimensions. C’est d’abord bien sûr le plaisir gustatif quand on mange de la viande ou des produits laitiers ou le confort de porter des vêtements en cuir. Il y aussi l’attachement à un certain patrimoine culturel et gastronomique, la satisfaction de soutenir des petits éleveurs, le plaisir de voir des vaches gambader dans des prairies, l’insouciance de pouvoir manger sans trop penser à la composition de ses repas… Et il y aussi une forme de bien-être collectif. Même s’il est théoriquement possible d’avoir une agriculture sans animaux et sans engrais, en pratique, aujourd’hui, les petites exploitations agricoles vertueuses utilisent en immense majorité du fumier animal.
Quand on formule la question de l’élevage en ces termes, ça devient juste impossible de détourner le regard des conditions d’élevage comme on a trop souvent tendance à le faire. Qui pourrait dire que son plaisir ponctuel vaut PLUS que la souffrance d’un animal pendant toute une vie ? L’élevage industriel devient absolument intolérable : on ne peut plus détourner les yeux.
En fait, il n’y a que deux réponses possibles.
Première réponse : il faut abolir l’élevage, comme le demandent certains antispécistes. Tout le monde doit donc devenir “vegan” et cesser toute consommation de produits d’origine animale : le cuir, la laine, la viande, le lait, le fromage, les oeufs, le poisson. Les animaux ont le droit de vivre libres et mourir de leur belle mort, rien ne peut donc justifier de leur ôter ce droit juste pour notre plaisir personnel bref, rien ne peut justifier l'élevage.
Deuxième réponse : on peut faire de l’élevage mais à condition d’en retirer un maximum de souffrance animale. C’est la réponse dite “welfariste”5, celle de Peter Singer lui-même. Dans cas, il faut d’abord faire en sorte que les animaux puissent grandir sans souffrance dans des conditions adaptées à leur espèce : les animaux d’élevage sont des êtres sensibles dotés d’un système nerveux, donc ils veulent éviter de souffrir tout autant que nous. Deuxièmement, il faut les tuer de la façon la plus respectueuse possible. Contrairement aux abolitionnistes, les welfaristes estiment que les animaux d’élevage n’ont pas la même capacité à anticiper et à former des projets que les humains, donc qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils vont être tués et ne souffrent donc pas de cette pensée tout au long de leur vie (pour les vaches, c’est ce que montre par exemple Temple Grandin, une des plus grandes spécialistes du comportement des bovins).
Mais est-ce que ce welfarisme est possible en pratique ?
Un élevage sans souffrance animale c'est possible ?
Si on est sûrs que les conditions de vie des animaux sont très mauvaises dans les élevages intensifs, ce n’est pas pour autant que les “petites fermes” familiales d’élevage bovin sont dépourvues de souffrance animale.
En France, plus de 80% des fermes sont de petites et moyennes exploitations qui élèvent moins de 100 bêtes. Et c’est vrai que parmi elles, plein de petits éleveurs s’engagent au quotidien pour le respect du bien-être animal. Par exemple, leur bétail pâture dehors la plupart de l’année, ils mettent de la paille à l’intérieur des bâtiments pour plus de confort, ils font attention à la douleur pendant les écornages6, ils nourrissent les veaux sous la mère, ils brossent leurs animaux, leur parlent, etc. Bref, il y a plein d’éleveurs qui aiment leurs bêtes et en prennent le plus grand soin, même s’ils doivent un jour les envoyer à l’abattoir.
Mais ce n’est pas le cas dans toutes ces fermes. Il y en a encore beaucoup d’autres où on pratique un écornage douloureux, des castrations à vif… Et dans les élevages laitiers, on sépare très souvent le veau de sa mère, on pratique des inséminations artificielles à répétition, on abat les mâles... En plus, certains éleveurs sont parfois dans de telles difficultés économiques qu’il n’est pas évident pour eux de se concentrer sur le bien-être animal : difficile d’aller faire des câlins à ses vaches quand on ne peut pas boucler sa fin du mois (donc avant de les blâmer, il faudrait déjà réorienter les subventions de la PAC vers les plus petits élevages).
Et puis il y a les abattoirs. Pour des raisons d'hygiène et de santé publique, l'abattage des animaux à la ferme est interdit en France. Alors les éleveurs n'ont donc pas d'autre choix que d'envoyer leurs bêtes à l'abattoir. Problème : il y existe souvent des dérives, dont certaines ont été mises en lumière par les vidéos glaçantes de L214. Et puis dans ces lieux, la souffrance animale côtoie aussi souvent la souffrance humaine avec des conditions de travail indignes7 pour les travailleurs. Et c’est sans compter les temps de trajet longs et stressants pour les éleveurs comme les bêtes. La solution la plus plausible pour diminuer la souffrance animale et l’abattage industriel serait le développement d’abattoirs mobiles, se déplaçant sur les lieux d’élevage comme c'est déjà le cas en Allemagne ou en Suède. Depuis quelques mois, des premières expérimentations ont été autorisées en France. Mais on est encore très loin de leur généralisation.
Comment réduire cette souffrance animale ?
Chez Loom, à long terme, nous voudrions bien sûr faire disparaître toute souffrance animale8. On ne voit pas toutes et tous les choses de la même façon : une partie de l’équipe pense qu’on devra un jour se passer d’élevage, d’autres aspirent à un élevage sans souffrance animale (schématiquement, laisser les vaches vivre avec leurs veaux, ne pas abattre systématiquement les mâles, imposer moins de gestations aux vaches quitte à avoir moins de lait, etc.).
Pour autant, si on veut améliorer le bien-être animal, nous ne pensons pas qu’il faille renoncer au cuir à court terme. Si on le boycotte, cela diminuerait la rentabilité des élevages existants et favoriserait les plus intensifs qui optimisent les coûts. Cela mettrait aussi un stress économique supplémentaire sur des petits éleveurs déjà précaires, qui ont déjà souvent du mal à diminuer leur fin de mois. Les actions en faveur du bien-être animal mais qui ne rapportent pas d’argent vont tendre à diminuer, et cela pourrait même accentuer le risque de maltraitance dans les fermes et les abattoirs. Albert Schweitzer disait : "Dans les abattoirs, ce n’est pas la méchanceté des hommes qui fait la souffrance animale, c’est la pression économique".
En revanche, nous devons à tout prix choisir un cuir issu des fermes les plus soigneuses avec leurs animaux, et les encourager à améliorer leurs pratiques, en acceptant de payer leur cuir plus cher par exemple. Sauf que voilà, il n’y a pas de traçabilité suffisante pour permettre ce genre de pratique.
Le cuir, son univers intraçable
A travers notre alimentation, il est possible de favoriser l’élevage paysan et de boycotter l’élevage industriel : on peut choisir de n’acheter que des produits en vente directe ou circuits courts issus de petites exploitations bio ou plein air, voire dans des restaurants, des boucheries ou des crèmeries qui ont des pratiques d'approvisionnement vertueuses et transparentes. Oui, ça coûte beaucoup plus cher, mais c’est le vrai prix de ces aliments et il faut de toute manière réduire notre consommation (en effet, il est impossible à un niveau national que tout le monde mange beaucoup de produits animaux : il n’y aurait jamais assez de petites fermes qui puissent produire autant).
Pour le cuir, c’est beaucoup plus difficile de “voter avec son porte-monnaie”. Contrairement au lait ou à la viande, il est quasi-impossible de savoir de quel type de ferme vient une peau. Aujourd’hui, dans les abattoirs, les peaux sont regroupées par lots plus ou moins homogènes selon leur qualité et leur poids, sans aucun type de marquage. Et les tanneries achètent ensuite les peaux à des abattoirs de différents pays. Donc même si une tannerie est basée en France, vous ne pouvez pas savoir avec certitude si le cuir que vous lui achetez provient d’une vache bio française ou d’une vache sacrée indienne, et vous pouvez encore moins savoir dans quel type de ferme cette vache a été élevée… Et la situation n’est pas prête de changer : il y a bien quelques expérimentations de traçabilité en cours poussées notamment par l’industrie du luxe (comme par exemple le marquage des peaux au laser) mais elles sont encore loin d’être mises en place.
A ce stade, le mieux que l’on puisse faire, c’est s’assurer que les peaux utilisées par la tannerie proviennent d’Europe, voire mieux, de France. Et aussi pousser la filière viande-cuir à mettre en place un système de traçabilité digne de ce nom.
Voilà nos réflexions en ce qui concerne l’éthique animale. Et du point de vue l’environnement, le cuir est-il vraiment le matériau le plus polluant ?
Est-ce que le cuir pollue plus que ses alternatives ?
Les gaz à effet de serre
Quand on parle pollution du cuir, ce sont principalement les gaz à effet de serre de l’élevage bovin dont il est question. À raison : l’élevage émet 14,5% des gaz à effets de serre de la planète9, et les deux-tiers proviennent des bovins. C’est énorme et c’est surtout à cause de deux choses :
D’abord, les vaches rotent du méthane, un gaz au pouvoir réchauffant 28 fois plus élevé que celui du CO210
Pour les nourrir, la plupart des élevages utilisent des céréales (souvent importées). Or la culture céréalière émet beaucoup de gaz à effets de serre, notamment à cause de la production d'engrais, de l'utilisation des machines et de la déforestation. Et puis il y a aussi des résidus d’engrais azotés : l’excédent se transforme en protoxyde d’azote, un gaz qui a de bons côtés (c’est du gaz hilarant) et de mauvais côtés (il est 300 fois plus réchauffant que le CO2).
Mais si on y regarde de plus près, on se rend compte que toutes les vaches ne polluent pas pareil. En Europe, les émissions de gaz à effet de serre d’un kilo de boeuf sont 4 fois moins élevées qu’en Amérique du Sud ou qu’en Asie du Sud. Pour plein de raisons : les pâturages des zones tempérées sont plus faciles à digérer pour les vaches qui émettent donc moins de méthane, on ne déforeste plus depuis longtemps, la productivité des élevages est très bonne car les animaux sont en bonne santé, la plupart des aliments sont produits sur place ce qui évite les transports, etc.
Les vaches européennes sont celles qui émettent le moins de gaz à effet de serre.
Et encore, en Europe, ces émissions de gaz à effet de serre sont probablement surestimées : cette étude ne tient pas compte du fait que les prairies absorbent une partie des émissions de méthane des ruminants : 20 à 60% des émissions selon les dernières études.
Merci à la famille Ingalls pour sa contribution à la captation des gaz à effet de serre.
La question est maintenant : est-ce que le cuir émet plus ou moins de gaz à effets de serre que ses alternatives ? Pour cela, regardons une étude de l’Ademe (l’Agence du gouvernement référente sur le sujet) qui a comparé les émissions des chaussures en cuir et celles des chaussures de sport et en tissu. Et là, surprise :
Les chaussures en cuir émettent moins de CO2 que les autres ! Bizarre, non ? Alors, certes, ça peut s’expliquer parce que tanner le cuir, ça demande moins d’énergie que de filer un fil, tisser et teindre une étoffe, un processus industriel qui demande d’utiliser des grosses machines qui consomment beaucoup d’électricité.
Mais en fait, on vient de mettre le doigt sur un sujet très sensible : quelle est la part de l’empreinte carbone de l’élevage qu’il faut allouer au cuir ? Dans cette étude, l’Ademe se base sur un référentiel qui attribue... 0% de l’impact de l’élevage au cuir. Ce qui peut se justifier par le raisonnement qu’on avait évoqué plus haut : ce qui détermine le volume d’élevage de vaches, c’est le lait et la viande, donc ça ne changera rien si on arrête de fabriquer de cuir. Mais on a déjà montré que ce raisonnement avait ses limites, alors regardons le référentiel européen (le Product Environmental Footprint) : il se base sur la valeur économique de la peau et attribue 3,5% de l’empreinte carbone de la carcasse au cuir, ce qui paraît plus proche de la réalité.
En se basant sur ce chiffre (et sur les émissions carbone des vaches en Europe d’où viendrait notre cuir), on a refait les calculs11 des émissions carbones des chaussures de l’Ademe (on vous les a mis sur ce lien), et voici ce que ça donne :
Ça change carrément la donne : l’empreinte carbone des chaussures en cuir est deux fois plus élevée que les autres.
Donc a priori, il faudrait y renoncer... Sauf que quand on veut analyser l’impact environnemental d’un produit, il faut regarder sa durée de vie. Or, le cuir, à condition qu’il soit bien entretenu, tient mieux dans la durée que la plupart des autres matières...
Est-ce que la même version en coton aurait tenu cinq siècles, hein ?
Donc faisons l’hypothèse qu’on a des chaussures en cuir de bonne confection et qu’on les fait durer deux fois plus longtemps que les autres. L’empreinte carbone serait alors à peu près équivalente entre les trois paires :
Bref, l’élevage mondial est un énorme problème pour le réchauffement climatique à cause de ses volumes, qui doivent être réduits d’urgence. Mais l’élevage européen est (un peu) moins problématique, et si on utilise son cuir pour fabriquer des produits qui durent vraiment longtemps, il peut même devenir plus écologique que ses alternatives.
Et pour le reste ?
La consommation d'eau
On lit parfois “qu’il faut 15000 litres d’eau pour produire un kilo de viande”. Pour le cuir, on peut aussi lire “qu’il faut 17000 litres d’eau pour faire un kilo de cuir”. C’est vrai qu’élever un boeuf, ça consomme de l’eau (comme un humain en fait) : pour qu’il boive directement mais surtout pour arroser les cultures qui vont servir à le nourrir.
Mais 93% de cette eau n’est que de l’eau de pluie qui arrose les prairies (on parle d’eau verte) : elle serait de toute façon tombée sur la prairie, élevage ou pas. En France, si on prend en compte les prélèvements réels d’eau et leur impact sur le milieu, la production d’un kilo de viande nécessite seulement 315 litres d’eau (issue des nappes phréatiques ou des cours d’eau, on parle d’eau bleue).
Mais 315 litres, c’est beaucoup ou pas beaucoup ? En fait, cette consommation d’eau bleue ne peut être interprétée que si on la compare à celle nécessaire pour produire l’équivalent calorique en végétaux, et voici ce que ça donne selon cette source :
On voit alors que le boeuf consomme certes pas mal d’eau, mais “seulement” deux fois plus que le maïs ou le soja, et beaucoup moins que le riz (si vous avez déjà vu une rizière…). Ce n’est donc pas rien, mais c’est surtout un problème dans les régions où il y a un stress hydrique : c’est plus embêtant en Inde qu’en Norvège par exemple.
Donc encore une fois, le pays d’origine du cuir est déterminant. S’il vient d’un pays où le climat est tempéré et le stress hydrique est rare, comme en Europe centrale ou en Europe du Nord par exemple, l’eau n’est pas un problème.
Pour être complet sur les problèmes posés par l’élevage, il faudrait également penser aux problèmes de sécurité alimentaire (il occupe 60% des terres fertiles mondiales pour produire seulement 18% des calories), l'eutrophisation (les fameuses “marées vertes”) et l’augmentation de la résistance antibiotique… Ils fournissent une raison supplémentaire de s’éloigner de l’élevage industriel, qui en est le principal responsable. Mais sortons du sujet élevage pour regarder celui du tannage.
La pollution liée au tannage
Transformer une peau d’animal en cuir, ça ne se fait pas tout seul : ça requiert un long processus appelé “tannage”. On peut tanner le cuir à l’ancienne, c’est-à-dire en utilisant des tanins végétaux (et dans ce cas on parle de tannage végétal). Mais comme ce procédé est plutôt long (et donc coûteux), la méthode la plus utilisée dans le secteur, c’est le tannage à base de sels de chrome.
Il y a un revers à la médaille : le tannage au chrome est certes plus rapide, mais, les résidus de chromes sont dangereux pour la santé. Heureusement, pour qu’un produit en cuir soit commercialisé en Europe, il doit contenir un taux de chrome suffisamment bas. Donc côté santé des consommateurs européens, on est à peu près tranquille (même si bon…).
Le problème est plutôt du côté de la production. S’il n’est pas traité, le chrome pollue l’environnement direct des tanneries et empoisonne les ouvriers et populations locales. Ce n’est pas un souci en Europe (grâce à la directive européenne n°2000/60/CE qui encadre ces pratiques), mais plutôt dans toutes les zones productrices de cuir sans réglementation protectrice (au Maroc, mais surtout au Bangladesh et en Inde).
Bref, le tannage du cuir n’est pas un problème environnemental s’il est réalisé dans une tannerie européenne, car la loi l'oblige a protèger la santé de ses salariés et à traiter ses eaux polluées. Par contre, c’est une catastrophe s’il provient d’une tannerie indienne qui relâche les résidus de chrome dans le Gange.
Pour conclure sur notre utilisation du cuir, on doit encore regarder un 3e sujet hyper important.
La dimension sociale et sociétale
Entre un cuir animal et cuir synthétique, il y a une différence fondamentale : le type d’industries et d’emplois que ça sous-tend aujourd’hui. De la même manière qu’on a creusé le processus de production du cuir animal, on a étudié celui du cuir synthétique. Pour rappel, ce cuir regroupe deux grandes familles : les simili-cuirs (le cuir “plastique” comme par exemple le “skaï”) et les cuirs dits végétaux (à base de déchets de pomme, d’ananas ou de raisin par exemple).
Pour que ces matières soient résistantes et imperméables, elles suivent à peu près le même processus de fabrication :
1 - On fabrique une sous-couche de textile, à base de polyamide pour les simili-cuirs ou de déchets végétaux pour les cuirs dits végétaux.
2- On “enduit” ce textile d’une résine de polyuréthane pour lui apporter de l’imperméabilité et de la résistance.
Exemple de processus d’enduction pour le cuir d’ananas.
Alors bien sûr, une base textile faite à partir de déchets végétaux, c’est génial : le meilleur recyclage imaginable, une sorte de compost nouvelle génération. Mais le problème, c’est que l'enduction de polyuréthane représente quand même une grosse partie de la matière : 50% pour le Végéa (cuir de raisin) ou l’Apple Skin (cuir de pomme), 42% pour le Pinatex (cuir d’ananas).
Or qui dit polyuréthane, dit pétrochimie, avec extraction pétrolière et raffineries. Certes, on pourrait essayer de “bio-sourcer” ce polyuréthane en utilisant non pas du pétrole mais de la biomasse végétale. Mais pour l’instant on y arrive que partiellement, notamment en raisons de problèmes de coûts et de qualité. D’autre part, biosourcé ou pas, pour obtenir du polyuréthane, il faut un processus industriel complexe, dans de grosses usines chimiques, pour transformer des matières premières.
En revanche, pour le cuir animal, pas besoin de hautes technologies ou de processus industriels très complexes, il suffit d’élever des vaches et de tanner les peaux, ce qu’on sait faire (plus ou moins bien) depuis des milliers d’années.
Bref, le cuir synthétique impose (pour l’instant) un monde high-tech quand le cuir animal peut permettre un monde low-tech. Un peu comme quand on compare la production d’une voiture Tesla à celle d'un vélo. Qu’est-ce que ça change ? Pas mal de choses en fait :
Le low-tech favorise des structures économiques à taille humaine avec des emplois locaux, quand le high-tech impose un système économique et industriel complexe plus mondialisé. Par exemple, pour le cuir animal, on peut choisir de travailler avec des petits éleveurs et des tanneries de taille moyenne, en France ou en Europe. Pour le polyuréthane nécessaire pour le cuir synthétique, les principaux producteurs mondiaux sont BASF, Bayer, Dow Chemical… des entreprises chimiques géantes et ultra-mondialisées, les mêmes qui alimentent le système agricole intensif (coucou le conglomérat Bayer-Monsanto), et dont les modèles sont en grande partie responsables de la crise environnementale dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui (on vous en a déjà parlé longuement ici).
Le low-tech permet plus de sobriété en termes de consommation d’énergie et de ressources. On peut produire du cuir animal avec une prairie, quelques vaches et une petite tannerie. Pour le cuir synthétique, il faut aujourd’hui forcément une grosse usine et des machines, qui vont consommer de l’électricité, des métaux rares, etc.
Dans le low-tech, les humains maîtrisent pleinement leurs outils de production, alors que dans le high-tech, les humains perdent leur autonomie et peuvent être asservis par les technologies. Un éleveur peut par exemple maîtriser son activité de A à Z, depuis la production de nourriture jusqu’à l’abattoir. Dans une activité très industrielle et globalisée, chaque individu n’est qu’un petit maillon d’une chaîne beaucoup plus complexe, ce qui peut faire perdre du sens dans le travail qu’on fait au quotidien, voire être aliénant dans certains cas.
Bien sûr, on ne dit pas qu’il faut jeter toutes les hautes technologies par la fenêtre : on en utilise nous-même tous les jours, à commencer par nos ordinateurs. Simplement, on se dit que si on peut obtenir un niveau de confort acceptable sans les hautes technologies, mieux vaut y renoncer en raison de leurs conséquences négatives. De la même façon que chez Loom, on préfère aller au boulot à vélo qu’en voiture, aujourd’hui, on préfère le cuir animal au cuir synthétique.
Il y a aussi une vraie question sociale à court terme pour les éleveurs et les agriculteurs, en cas de transition vers du cuir synthétique. On a vu tout à l’heure que l’arrêt ou la diminution de la consommation de cuir risquent de faire disparaître les modèles de fermes paysannes au profit de l’agriculture intensive.
Et qu’est-ce qui se passerait demain si on faisait moins de l’élevage ? Aujourd’hui, l’agriculture sans animaux est certes théoriquement possible, mais elle reste encore expérimentale. Presque toutes les fermes qui refusent le modèle industriel utilisent aujourd’hui du fumier animal. Sans ce fumier, il faudrait se tourner plus largement vers les engrais chimiques (produit d’ailleurs par les mêmes grosses entreprises qui fournissent la matière première pour faire du cuir synthétique), ce qui n’est pas non plus souhaitable. Pour transitionner vers une agriculture paysanne sans animaux, il faut que de telles fermes existent, servent d’exemple, essaiment et deviennent la norme, et si cela doit arriver, cela va prendre beaucoup beaucoup de temps.
Alors in fine, c'est bien ou pas le cuir ?
Voici un petit récap de ce qu’on s’est dit :
Performance : le cuir est d’une résistance, d’un confort et d’une imperméabilité très difficiles à reproduire artificiellement pour des baskets qu'on porte toute l'année.
Éthique animale : Nous savons à l’heure actuelle qu’il est impossible de garantir un élevage sans souffrance animale, mais nous pensons qu’à court terme, la meilleure stratégie en faveur du bien-être animal est de faire disparaître l'élevage industriel et de favoriser le maintien et de le développement des petits élevages extensifs et aux pratiques vertueuses. Pour cela, il faut choisir du cuir produit en Europe et à moyen terme pousser un système de traçabilité du cuir qui permette de choisir des peaux provenant des élevages les plus vertueux.
Pollution environnementale : l’élevage est certes un très gros contributeur de gaz à effets de serre, mais beaucoup moins en Europe. Donc à condition 1- que notre cuir soit d’origine européenne et que 2- la basket en cuir tienne au moins deux fois plus longtemps que les autres, elle peut émettre moins de gaz à effets de serre qu’une basket en tissu ou en synthétique.
Dimension sociale et sociétale : tous les cuirs synthétiques, y compris à base de déchets végétaux, nécessitent un processus industriel complexe, notamment à cause de l’utilisation de polyuréthane. Ils sont donc aujourd’hui encore largement dépendants de l’industrie pétrolière et/ou chimique, dont le modèle high-tech nous paraît moins souhaitable que celui de l’élevage traditionnel et du tannage, qui favorise une économie plus locale, plus frugale, et à taille plus humaine.
Pour le cuir comme pour la plupart des problèmes environnementaux actuels, le poison est dans la dose : il est nécessaire de produire moins et mieux. Pour nous, cela se traduit par 1) fabriquer des produits en cuir qui durent le plus longtemps possible 2) choisir un cuir élevé, tanné et assemblé en Europe.
Qu'est-ce que ça veut dire pour la suite ?
Notre décision pour nos baskets
Nous avons décidé pour nos baskets d'utiliser du cuir animal, avec les conditions suivantes :
Nous choisissons du cuir bovin. L’intérieur de certaines chaussures est aujourd’hui en cuir de porc, et étant donné les conditions actuelles d’élevage, la probabilité que le porc n’ait pas souffert est la même que de gagner au Loto.
Nous passons par des tanneries de confiance au Portugal et en Espagne et un cuir d’origine européenne, qu’on sait a priori plus respectueux du bien-être animal et moins polluant que les autres.
Nous avons fait de notre mieux pour que la basket dure le plus longtemps possible pour baisser l’impact environnemental de la production de cuir. Par exemple, nous avons fait le choix d’une semelle non recyclée plutôt que recyclée (ce qui ne joue presque pas sur les émissions de gaz à effet de serre) car ça peut augmenter la durée de vie de l’ensemble de la basket de 30%. Afin d’améliorer encore la durabilité de cette basket, nous avons plusieurs pistes à étudier : amélioration de la résistance de la semelle (principal point de fragilité des baskets en général), amélioration de la réparabilité, pédagogie sur l’entretien, changement de couleur (oui, tout le monde porte des baskets en cuir blanc, mais il faut reconnaître que ce n’est pas la moins salissante…)
Et après ?
On va suivre de près ce qui se passe du côté des cuirs synthétiques à base de végétaux et voir s’ils évoluent dans la bonne direction : vers plus de résistance et de confort, vers moins de plastique, vers des systèmes de production plus locaux, plus low-tech. Si on y arrive, génial : on tendrait alors vers un monde moins pollué et une société plus résiliente, sans souffrance animale ni humaine. Dans ce cas, nous renoncerons avec plaisir au cuir animal.
Mais comme on l’a vu, pour l’instant, on n’y est pas encore. Alors en attendant, nous nous efforcerons de surmonter les deux principales limites du cuir animal :
La traçabilité : nous remonterons au maximum la filière du cuir pour pouvoir garantir que les peaux sont issues d’élevages traditionnels pastoraux avec le moins de souffrance animale possible. Notre pouvoir économique est très limité (notre chiffre d’affaires est ridicule par rapport à celui des grosses marques) mais en écrivant ce genre d’article et en parlant de ce sujet avec nos différents interlocuteurs, nous espérons pouvoir contribuer à faire évoluer la filière cuir sur la question de la traçabilité.
La durée de vie de nos produits en cuir12: pour nous permettre de produire moins, nous devons faire en sorte que nos produits durent le plus longtemps possible. Ça tombe bien, c’est ce qu’on essaye de faire depuis que Loom existe.
Et pour nos autres produits potentiellement en cuir, nous trancherons au cas par cas. Par exemple, il nous semble clair qu’un patch de jeans en cuir n’a qu’un intérêt uniquement esthétique et que nous devons y renoncer. Pour les ceintures et les portes-cartes, nous devrons peut-être mener des tests de résistances comparés avec d’autres matières naturelles pour nous décider.
Voilà
Cette question du cuir est une des plus difficiles qu’on ait jamais eues à traiter, parce qu’elle demande de concilier quatre facteurs parfois contradictoires : notre bien-être, l’éthique animale, la pollution environnementale et la question sociale et sociétale. Pour répondre aux critiques dont on vous parlait au début de l'article, il nous aurait été beaucoup plus facile, soit de renoncer au cuir, soit de justifier son utilisation en disant que c’est juste un déchet de l’élevage que l’on valorise. Mais l’objectif de cet article n’est pas de convaincre les sceptiques de notre engagement éthique et environnemental (c’est à peu près sûr qu’on ne les fera pas changer d’avis) mais de comprendre le sujet en profondeur pour faire les choix qui aient le plus petit impact possible sur la planète et les humains. Bref, de construire notre avis et de vous donner tous les éléments pour que vous puissiez vous faire le vôtre.
Article écrit par Guillaume Declair
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PS : Que faire à votre échelle pour minimiser l’impact de l’élevage ?
Si vous voulez être quasi certain·e13 de ne causer aucune souffrance animale et que vous avez le courage de le faire, il n’y a qu’une solution : devenir vegan, et laisser tomber le cuir, la viande, les produits laitiers, le poisson et les oeufs. Sinon, voici ce que vous pouvez faire à votre échelle pour minimiser la souffrance animale et la pollution environnementale :
Manger BEAUCOUP, BEAUCOUP moins de viande et de produits laitiers. En France, on s’est engagés à diviser par 4 nos émissions de gaz à effets de serre. Si on l’applique à l’élevage, il faut que chacun d’entre nous divise donc par 4 sa consommation de viande, de lait, de yaourt, de fromage, d’oeufs… Donc en gros, passer de 10 repas avec viande par semaine, à 2 ou 3. Et puis ça sera bien mieux pour notre santé.
Ne choisir que de la viande et des produits laitiers venant de petits élevages respectueux des animaux et de l’environnement. Comme la viande et le lait constituent de très loin l’essentiel de la valeur économique d’un animal, c’est ce qui aura le plus d’impact si on veut faire disparaître l’élevage industriel et favoriser l’élevage paysan.
Faire bouger les choses, par exemple en signant cette pétition GreenPeace pour réformer la Politique Agricole Commune en faveur des petits élevages. Aujourd’hui, un agriculteur sur 5 vit sous le seuil de pauvreté en Europe. Cette pétition demande de réallouer les subventions européennes, qui sont actuellement dirigées vers les fermes les plus intensives, vers les élevages plus traditionnels.
Concernant le cuir, vous avez aussi le pouvoir de changer les choses :
Gardez vos produits en cuir beaucoup plus longtemps. Et pour ça, achetez des produits en cuir de bonne qualité, mais surtout prenez-en soin comme jamais.
Sélectionnez des produits en cuir pour des usages où ses propriétés de confort et de résistance sont vraiment mises à profit. Oui aux chaussures, non aux étuis à lunettes, aux coques d’iPad ou aux sièges de bagnole.
Dans la mesure du possible, assurez-vous que le cuir et le tannage viennent d’Europe. En tout cas, évitez au maximum les peaux qui viennent de pays comme le Brésil (où l’élevage participe directement à la déforestation), l’Inde (où les conditions d’élevage et d’abattage des vaches sont horribles) ou les Etats-Unis (spécialistes des fermes-usines et des hormones de croissance).
Mettez le prix. De la même manière qu’un t-shirt à 5€ a très certainement été produit dans des conditions de travail désastreuses et à un coût environnemental élevé, des baskets en cuir à moins de 100€ comportent sans doute du cuir de mauvaise qualité ou produit dans des mauvaises conditions. Mais soyez vigilant quand même : un produit en cuir cher ne veut pas dire qu’il a été bien produit : c’est peut-être la marge de la marque que vous payez, et non la matière première.
Achetez des produits en cuir de seconde main. C’est mieux mais pas parfait non plus : ça peut aussi faire des appels d’air pour la consommation de cuir vierge (un peu de la même manière que Vinted pousse aussi la consommation de vêtements neufs).
Pour aller plus loin, voici quelques ressources intéressantes qui nous aidé à écrire cet article :
Ce long article de Michael Pollan, le journaliste américain à l’origine de la série Cooked sur Netflix, qui explique son cheminement intellectuel vers le welfarisme alors qu’il est en train de lire Peter Singer dans un steakhouse
Cette tribune de Libération, un condensé des arguments fallacieux contre le véganisme
Qui on est pour dire ça ? Vous êtes sur La Mode à l’Envers, un blog tenu par la marque de vêtements Loom. L'industrie textile file un mauvais coton et c'est la planète qui paye les pots cassés. Alors tout ce qu’on comprend sur le secteur, on essaye de vous l’expliquer ici. Parce que fabriquer des vêtements durables, c’est bien, mais dévoiler, partager ou inspirer, c’est encore plus puissant. Si vous aimez ce qu’on écrit et que vous en voulez encore, abonnez-vous à notre newsletter en cliquant ici. Promis : on écrit peu et on ne spamme jamais.
Notes
1 Le “cinquième quartier” (peau et abats) ne représente en moyenne que 8% du prix de vente de la carcasse des gros bovins selon une étude de Blézat Consulting sur la demande de FranceAgriMer.
2 En plus, la souffrance animale est peut-être encore plus présente pour les vaches qu'on élève pour leur lait (dit laitières) que celles qu'on élève pour la viande (dites allaitantes), notamment en raison des gestations multiples imposées aux vaches et de la séparation séparation mère-veau.
3 Et en plus les usages gastronomiques ont énormément évolué au cours du XXe siècle : avant l'invention de l'élevage intensif, les gens ne mangeaient pas de la viande tous les jours. C'était considéré comme un met de luxe accessible uniquement aux plus riches. Certes l'espérance de vie humaine n'était pas aussi bonne qu'aujourd'hui mais le vieillissement de la population s'explique plus par des mesures d'hygiène que par la systématisation des menus carnivores.
4 Si vous vous rappelez de vos cours d'histoires géo, on appelait ça les systèmes d'assolement biennal ou triennal.
5 Philosophiquement, le welfarisme est ce qu'on appelle un "utilitarisme des préférences", qui a pour objectif de maximiser la satisfaction des préférences des êtres vivants. Au contraire, l'abolitionnisme est un "utilitarisme hédoniste" qui se donne pour objectif de maximiser le bien-être des individus dans l'absolu.
6 Action consistant à couper complètement ou partiellement les cornes d'un animal : on le fait pour pas que les vaches se blessent entre elles et qu’elles ne blessent pas l’agriculteur·trice.
7 Cf. le livre glaçant « Steak Machine » du journaliste Geoffrey Le Guilcher qui raconte quarante jours de travail dans un abattoir.
8 Nous savons qu'il s'agit d'un idéal vers lequel il faut tendre, comme celui d'un monde sans aucune souffrance humaine ou pollution environnementale : il y a peu de chances qu'on y arrive mais ça ne veut pas dire qu'on doit renoncer à cet objectif.
9 On affirme parfois que c'est autant que le secteur des transports (14%) alors que ces deux chiffres sont obtenus par des méthodes différentes. Le calcul pour l’élevage émane de la FAO, sur le modèle des analyses de cycle de vie, qui inclut diverses dimensions de l’élevage. Alors que le calcul pour les transports, qui émane du GIEC (Climate Change 2014 Synthesis Report - IPCC), ne prend en compte que les émissions de GES des véhicules en circulation. Par la méthode d’analyse de cycle de vie, cette valeur serait beaucoup plus élevée.
10 Même si la durée de vie du méthane dans l'atmosphère = 12 ans et celle du CO2 = 100 ans.
11 En fait, l'Ademe a également fait une analyse de sensibilité en se basant sur le Product Environmental Footprint, mais leur résultat montre que cela n'a a quasiment aucun impact sur l'empreinte carbone de la chaussure en cuir : on ne comprend vraiment pas comment c'est possible ! Si quelqu'un de l'Ademe veut nous envoyer la méthodologie derrière, on est preneur...
12 D’ailleurs, ces deux sujets sont très liés l’un à l’autre : des conditions d’élevage sans souffrance animale ne pourront être généralisées que si la consommation globale diminue drastiquement. C’est à cette seule condition qu’on pourra faire disparaître un jour l’élevage industriel.
13 Même en tant vegan, il n'est pas impossible de causer de la souffrance animale, car rien ne garantit que pour telle ou telle production de légumes, on n'a pas utilisé d'animaux.
La crise du coronavirus impose des restrictions hallucinantes de nos libertés individuelles. Ces mesures sont totalement justifiées, mais elles auraient de quoi rendre un dictateur jaloux : obligation de rester chez soi, interdiction de circuler là où on le souhaite, interdiction des réunions entre amis, interdiction de se balader dans un parc, obligation de se laver les mains et de passer du temps avec ses enfants (lol).
Et pourtant, tous les Français (et les autres) acceptent cette situation presque sans broncher.
Oui, même les Balkany respectent le confinement.
Face à la crise environnementale qui s’annonce, les recommandations des scientifiques sont aussi claires et unanimes : nous devons changer notre mode de vie de toute urgence. Pourtant, nous ne sommes pas prêts à faire ces efforts-là.
Entendons-nous, la crise du Coronavirus est d’une gravité extraordinaire : dans le monde, des dizaines de milliers de personnes souffrent et meurent, des millions de soignants travaillent dans des conditions très difficiles, des dizaines de millions de travailleurs risquent de perdre leur emploi. Mais l’échelle reste bien inférieure à celle des prochaines crises qui risquent d’arriver avec le changement climatique. Notre système agricole continue à fonctionner presque normalement, aucune ville n’a été submergée par les flots, aucune grande migration ou guerre n’a été déclenchée, et ce virus ne tuera jamais autant que la crise écologique : rien que la pollution de l’air fait presque 10 millions de morts par an dans le monde. Surtout, l’épidémie est temporaire, quand les perturbations du climat sont quasi éternelles. Comme le dit Juliette Nouel : “Le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité déjà en cours vont durer des siècles et donner lieu à une succession ininterrompue de crises telles que celle que nous vivons aujourd’hui.”
Petite comparaison des risques Coronavirus / Climat (merci Jancovici pour l’inspiration).
Alors, y a-t-il des leçons à tirer de la manière dont on fait face au Coronavirus pour affronter la crise écologique qui s’annonce ?
Oui. Car aujourd’hui, on se rend compte que face au danger, on a la capacité individuellement et collectivement de changer de mode de vie. Et en particulier, que l’on est capables de sortir de notre modèle de consommation.
Le problème de notre modèle de consommation : le confort marginal
Nous avons tous des besoins fondamentaux : boire, manger, avoir un toit, se soigner, se chauffer, s’habiller... Et pour la plupart des gens dans les pays dits développés, ces besoins sont largement satisfaits. Alors nous pouvons aussi combler des besoins plus “artificiels” : s’acheter des baskets, partir en vacances, commander un téléphone, etc. Ces besoins sont parfaitement légitimes et on a tous le droit de les assouvir de temps à autre.
Mais le problème, c’est que depuis quelques années, notre consommation s’oriente vers des besoins encore plus artificiels, voire superflus, créés par la technologie, la publicité et le marketing : des besoins de “confort marginal”. Comme par exemple acheter des baskets stylées en plus de celles qu’on a déjà, acheter le dernier iPhone alors que le sien marche toujours, se doter d’une “enceinte intelligente” pour dicter sa liste de courses, avoir des écouteurs sans fil, etc. Ce phénomène s’est encore accentué depuis qu’une partie de l’économie se dédie uniquement à nous faire céder à notre plus grosse faiblesse : la flemme. En juste un clic, on peut faire venir un chauffeur, commander un repas, demander un service de pressing, se faire masser, demander à quelqu’un de faire le ménage chez nous, se faire livrer une bouteille de whisky…
Un réfrigérateur connecté qui vous permet de voir ce qu’il y a dedans en quelques clics... qui a encore le temps d’ouvrir la porte de son frigo ?
Pourquoi ce confort marginal est-il un problème ?
D’abord, parce qu’il ne nous apporte pas grand-chose personnellement. Comme pour toute consommation, nous en retirons un plaisir de moins en moins élevé à mesure qu’on achète. Un peu comme pour une bière ou un soda bien frais : la première gorgée nous fait beaucoup de bien, mais plus on en boit, moins on l’apprécie.
Mais le problème principal, c’est que l’impact social et environnemental, lui, est à peu près proportionnel à notre consommation :
Exemples des problèmes que ça pose :
Quand on s’achète une paire de baskets trop stylée dont on n’a pas vraiment besoin, ça ne change pas grand-chose à notre vie mais ça a généré en moyenne 15kg de CO2, autant que chaque paire qu’on a déjà dans notre placard
Quand on s’achète une paire d’AirPods alors qu’on avait déjà des écouteurs, ça nous évite certes que les fils s’emmêlent mais ça utilise des métaux rares type tungstène, lithium ou cobalt dont on n’a plus que quelques décennies ou siècles de réserves
Quand on se fait livrer un repas via un clic sur une appli, ça nous évite le micro-effort de cuisiner ou de descendre chercher son repas, mais ça se fait au prix des conditions de travail parfois désastreuses des livreurs
Et franchement, c’est normal qu’on soit tenté de profiter de tout ce confort marginal : les entreprises ne nous montrent que les bénéfices qu’on va en tirer et masquent les conséquences négatives. Elles nous proposent de recevoir nos colis en moins de 24h sans nous préciser que ce type de livraison pollue plus qu’une livraison normale ou qu’elle induit une pression supplémentaire sur les livreurs. Quand elles vantent le style de leurs collections, les marques de mode n’évoquent jamais les conditions de travail terribles des personnes qui ont fabriqué leurs vêtements. Les entreprises de la tech nous font croire que ce sont des robots qui font le sale boulot alors qu’elles fonctionnent aussi grâce à des millions de travailleurs précaires invisibles.
Heureusement (sic), la crise du Coronavirus nous montre que renoncer à ce confort marginal est totalement dans nos cordes.
L’effort individuel
Ce dont le confinement nous fait prendre conscience, c’est que toutes ces consommations qui nous semblaient absolument “nécessaires” il y a quelques semaines ne sont pas si indispensables que ça. On se rend compte qu’on survivra sans le nouvel iPhone et qu’une paire de sneakers supplémentaire ne changera pas grand-chose à notre vie. Et elles nous semblent presque indécentes, ces marques qui veulent continuer à nous vendre des objets à coups de promotions, de livraison gratuite et de “x% du chiffre d’affaires reversé à telle ou telle association”, quand on se rend compte que des gens mettent leur santé en danger pour qu’on puisse profiter de ces “bonnes affaires”.
Et si on accepte toutes ces restrictions, c’est parce que tous les médias font de la pédagogie sur les risques d’épidémie et qu’on comprend pourquoi c’est important. De la même manière, nous devons nous éduquer au maximum sur les impacts sociaux ou environnementaux de chacun de nos achats, ne pas se faire aveugler par les messages des marques et garder notre esprit critique. C’est beaucoup plus facile psychologiquement d’arrêter de se faire livrer des repas quand on a vu l’envers du décor.
En fait, il faut garder en tête que chaque achat est forcément un compromis entre trois dimensions : notre confort personnel, l’impact sur les autres et l’impact sur la planète.
Le bon équilibre à trouver.
Bien sûr, aujourd’hui, on ne dirait pas non à un bon resto ou même à un mauvais concert. Mais pendant le confinement, on s’aperçoit de ce qui nous manque vraiment : voir nos proches, se balader ou être dans la nature. Alors si par le passé, on était assez privilégié financièrement pour se payer ce confort marginal (ce qui est loin d’être le cas pour tout le monde), cette quarantaine nous montre que nous pouvons y renoncer. Nous pouvons tendre vers un quotidien plus sobre qui ne nous rendra pas moins heureux :
Passer moins de temps à acheter des choses, c’est pouvoir en passer plus à voir ses proches, apprendre, faire du sport…
Moins prendre l’avion, c’est (re)découvrir à quel point les paysages français sont beaux et variés
Acheter uniquement des fruits et légumes de saison, c’est apprendre à cuisiner de nouvelles choses
Limiter ses dépenses, c’est pouvoir choisir un métier peut-être moins rémunérateur mais qui nous convient mieux
Etc.
À quoi bon prendre l’avion alors que C’EST DANS LE MASSIF CENTRAL QU’ILS AURAIENT DÛ TOURNER LE SEIGNEUR DES ANNEAUX OUAIS !
Mais on ne va pas se mentir : à la longue, c’est difficile de changer de mode de vie tout seul si tous les autres continuent à vivre comme si de rien n’était. Pourquoi j’irais au boulot à vélo si je dois suffoquer dans les gaz d’échappement des voitures autour de moi ? Pourquoi je prendrais moins l’avion si je vois des gens revenir tout bronzés d’une semaine en Thaïlande ? En fait, si on est les seuls à faire les choses bien, on a un peu l’impression de perdre deux fois : non seulement c’est rageant de se priver de trucs dont les autres continuent à profiter, mais EN PLUS si les autres ne changent pas leur attitude, nos privations ne servent à rien.
N’est-ce pas injuste ? L’exemplarité du comportement est forcément épuisante sur le long terme.
L’effort collectif
Si le confinement est globalement bien accepté, c’est qu’il est imposé à la plupart d’entre nous. Bien sûr, certains vivent dans des conditions bien plus confortables que d’autres : c’est plus facile d’être confiné dans un 200 m2 ou dans sa résidence secondaire que si on habite un logement surpeuplé ou insalubre. Et bien sûr, beaucoup de personnes sont encore obligées d’aller bosser (personnel soignant, mais aussi celles et ceux qui tiennent les caisses des supermarchés, qui ramassent nos poubelles, livrent nos colis, etc.). Mais personne n’a le droit de voir ses amis, personne ne peut aller boire un café dehors, personne n’a le droit d’aller acheter des fringues ou d’aller chez le coiffeur.
Est-ce que vous seriez d’accord pour rester confiné aussi longtemps si vos voisins pouvaient sortir tous les soirs boire des verres avec leurs potes ?
En 2018, le gouvernement a essayé de réduire l’usage des voitures en augmentant la taxe carbone sur l’essence. Forcément, la mesure ne s’imposait pas de la même manière à tout le monde : cette taxe était une broutille dans le budget des plus riches mais très pénalisante pour beaucoup d’autres (sans compter qu’elle ne s’appliquait pas sur le kérosène des avions). C’était injuste, ça a donné les gilets jaunes.
C’est choquant tous ces gens à moins d’1m50 les uns des autres non ?
Il n’y a aucune chance pour que les mesures de lutte contre la crise écologique soient acceptées si elles accentuent les inégalités sociales.
Il ne peut y avoir de transition écologique sans justice sociale.
On a donc besoin d’une législation contraignante, qui s’impose de la même manière à tous, pour nous sortir du modèle de consommation actuel. Si l’État est capable de demander à la population un “effort de guerre” collectif pour lutter contre le Coronavirus, il doit être capable d’imposer plus de sobriété à l’ensemble des citoyens pour lutter contre la crise climatique. Comme par exemple :
Interdire certaines formes de publicités (ex : dans l’espace public, avec des écrans vidéos, qui ciblent les enfants…)
Mettre en place une tarification progressive de l’énergie1 pour éviter le gaspillage
Pénaliser l’obsolescence programmée et obliger les industriels à garantir les objets sur une longue durée
Obliger les marques à mettre en place une note environnementale sur leurs produits qui tienne compte de la durabilité (y compris sur les marques de prêt-à-porter)
Interdire l’importation de certains produits superflus (franchement, a-t-on besoin de faire venir des haricots verts du Kenya ou des roses d’Équateur ?)
Envisager l’instauration de quotas de CO2 par personne (pour inciter par exemple les gens à moins prendre l’avion)
Limiter certains types d’industries trop polluantes (ex : déploiement de la 5G) ou de véhicules trop polluants (ex : limiter leur poids pour arrêter de fabriquer des SUVs toujours plus lourds)
Ces efforts vous paraissent liberticides ? Vous avez l’impression qu’on vous décrit une “dictature verte” ? une “écologie punitive” ?
N’oublions pas que plein de restrictions jugées à une époque liberticides nous paraissent aujourd’hui aller de soi et ont permis de sauver un sacré paquet de vies : l’interdiction de fumer dans les lieux publics, l’obligation de mettre sa ceinture de sécurité... Et cette fois, on ne parle pas juste de sécurité personnelle, mais de notre survie de tous. Est-ce que notre liberté ne s’arrête pas là où commence la destruction de l’environnement ?
Bon, mais qu’est-ce qu’on peut faire individuellement pour que de telles mesures soient prises ? On ne vous apprend rien : vous pouvez d’abord voter. Mais si ça ne suffit pas (et on ne peut que constater que c’est le cas), il y a d’autres moyens de mettre la pression sur les gouvernements : aller manifester, s’engager dans des lobbys citoyens, rejoindre des associations locales qui luttent pour la préservation de la biodiversité ou pour l’entraide vis-à-vis des plus précaires. En fait, à chaque fois qu’on a accès à un petit bout du pouvoir, il faut en profiter pour essayer de faire pencher la balance du côté de l’écologie.
Mais bon, on sait bien que pour que les choses changent vraiment, les mobilisations citoyennes ne sont pas suffisantes : les entreprises, elles aussi, doivent bouger.
L’effort des entreprises
En juin 2019, la marque Tropicana a fait une étude sur les attentes des consommateurs, et apparemment ce que le client lambda veut, c’est des bouteilles transparentes. Et comme “le client est roi”, ni une, ni deux, ils sont passés de briques en carton à des bouteilles en plastique. Comme l’entreprise l’affirme elle-même sur un post Medium, même si elle a choisi du plastique partiellement recyclé, son seul objectif était de satisfaire le consommateur. Ce qui veut dire que le bilan carbone n’entrait pas en ligne de compte dans les critères de décision.
Ce dogme du “client roi”, du “customer first” ne peut plus continuer. Il ne peut pas y avoir 7 milliards de rois sur notre planète.
Si une entreprise veut réellement lutter contre la crise écologique, elle doit tenir compte des dimensions sociales et environnementales pour chacune de ses décisions, même si ce n’est pas ce que demande le client et même si elle n’en tire pas un bénéfice économique (on en a déjà longuement parlé si le sujet vous intéresse).
Et puis franchement, traiter quelqu’un comme un roi, ça en fait rarement quelqu’un de bien. Les personnes “en première ligne”2 (vendeurs, vendeuses, caissiers, caissières, personnes des services après-vente, des call-centers, des guichets, etc.) font souvent les frais de ces clients “rois” qui pensent que tout leur est dû. Et même pour les marques, ce n’est pas vraiment stratégique de traiter leurs clients “comme des rois”, en étant obséquieux, opaques, terrifiés par leur sentence, tout en essayant de leur vendre des trucs dont ils n’ont pas besoin. Au final, on préfère toujours ceux qui nous traitent avec franchise et bienveillance.
Bonne nouvelle : ce que nous montre la crise actuelle, c’est que les entreprises, elles aussi, sont capables de se mobiliser, de dépasser leurs simples objectifs financiers et d’arrêter juste de penser à leur “expérience client”. On observe des élans de solidarité qu’on n’avait jamais vus avant, à l’image d’une partie du secteur textile qui a réorienté sa production vers la fabrication de masques.
Profitons de cette crise pour changer de monde
Cette crise du coronavirus est une catastrophe humaine, mais elle a le mérite de révéler des dysfonctionnements de notre société que nous ne pouvons plus ignorer.
Nous nous rendons collectivement compte (en vrac) de l’importance de donner des moyens à notre système de santé, qu’il est essentiel de revaloriser certains métiers (et pour notre part, à quel point les nôtres peuvent être superflus) ou que certaines inégalités sociales sont insupportables.
Mais nous réalisons aussi que, pour le bien commun, nous sommes capables de choses que nous pensions impossibles il y a à peine 10 jours, au niveau individuel, collectif et même au sein des entreprises. En nous montrant qu’on peut sortir de notre modèle de consommation actuel, ce Coronavirus est une occasion (et peut-être la dernière que nous ayons) de changer les choses.
Renoncer à notre confort marginal ne suffira pas à résoudre la crise écologique : il faut qu’il y ait des changements systémiques qui ne peuvent être opérés qu’à l’échelle de l’État : décarboner le système agricole, la production électrique, la construction des bâtiments, etc. Par contre, ce qui est certain c’est qu’on ne pourra affronter cette crise écologique sans renoncer à notre confort marginal. La bonne nouvelle : c’est beaucoup plus facile que de renoncer à nos libertés fondamentales.
Quelques lectures qui nous ont inspirés pour écrire cet article, à lire si vous souhaitez aller plus loin :
Et comment est-ce qu’on fait pour que vous renonciez au confort marginal chez Loom ? On considère bien sûr le client comme très important, mais pas comme un roi non plus. Par exemple :
on ne propose pas de livraison express mais une livraison Colissimo en deux ou trois jours. C’est peut-être un peu moins “pratique” mais ça évite 1- d’avoir des camions moins remplis et donc de polluer 2- de mettre une pression inutile sur les livreurs
nos emballages sont en kraft et pas en plastique. Ils arrivent parfois un peu déchirés chez les clients, mais leur bilan carbone est meilleur
on ne propose plus de vêtements “easy-care”, comme des chemises qui n’ont pas besoin d’être repassées. C’est moins pratique pour nos clients mais c’est mieux, pour leur santé et pour l’environnement.
Notes
1L’exemple californien montre que c’est possible et que ça peut avoir un impact énorme sur la consommation d’électricité, tout en protégeant les plus démunis.
2 Et cette période met particulièrement en lumière pourquoi ce sont ces personnes qui devraient être traitées avec le plus d’égard.
Qui on est pour dire ça ? Vous êtes sur La Mode à l’Envers, un blog tenu par la marque de vêtements Loom. L’industrie textile file un mauvais coton et c’est la planète qui paye les pots cassés. Alors tout ce qu’on comprend sur le secteur, on essaye de vous l’expliquer ici. Parce que fabriquer des vêtements durables, c’est bien, mais dévoiler, partager ou inspirer, c’est encore plus puissant. Si vous aimez ce qu’on écrit et que vous en voulez encore, abonnez-vous à notre newsletter en cliquant ici. Promis : on écrit peu et on ne spamme jamais.
C’est reparti : nous avons pris la décision de livrer à nouveau nos clients étant donné que notre entrepôt et la Poste ont repris un fonctionnement à peu près normal. Il est fort possible que les délais de livraison soient un peu allongés en raison des précautions sanitaires prises par notre entrepôt et la Poste. Notez aussi qu’il est pour l’instant impossible de se faire livrer en point relais : la plupart des commerces sont encore fermés et les bureaux de Poste n’assurent plus ce service. Nous ne livrons donc qu’en Colissimo à domicile (sans signature bien sûr).Pour les retours, nous les acceptons jusqu’à 90 jours après livraison pour vous laisser plus de temps. Plutôt que d’aller déposer vos colis retours à la Poste, nous vous encourageons si possible à les laisser dans votre boîte aux lettres pour que le facteur puisse les retirer (ce fonctionnement est expliqué sur les étiquettes retours qu’on vous enverra le cas échéant).En ce qui concerne les commandes passées depuis mi-mars et qui devaient être livrées "après confinement", elles seront expédiées dans les jours qui viennent.
Article actualisé le 31 mars 2020 à 17h
C’est une drôle de période que nous traversons en ce moment et nous ne pouvons pas faire comme si tout allait bien. Au cas où vous vous posiez la question, voici ce qui se passe chez Loom, en toute transparence.
Est-ce que vous pouvez encore acheter des vêtements chez Loom ?
Oui, vous pouvez encore commander nos vêtements sur le site, mais on ne pourra vous livrer qu’après la fin du confinement. Notre entrepôt, basé à Troyes, a fortement ralenti ses activités pour protéger son personnel et de toute façon, Colissimo a arrêté de livrer plusieurs villes en Île-de-France.
Et pour les échanges et remboursements ?
Tous les échanges et remboursements sont mis en pause jusqu’à nouvel ordre : notre entrepôt tourne au ralenti et ne peut plus recevoir de colis. Toutes les demandes seront traitées quand son activité reprendra.
Est-ce que tout le monde va bien ?
Oui, tout le monde va bien : pour l’instant, ni nous, ni nos proches ne présentons de symptômes d’infection par le coronavirus. Depuis vendredi, nous sommes confinés chez nous et travaillons à distance et notre moral est plutôt ok.
Le chaton de Julia va bien : tout va bien.
Est-ce que Loom va survivre ?
Comme nous vendons très peu de vêtements et que nous devons continuer à payer certaines charges (comme les salaires), notre trésorerie (c’est-à-dire l’argent qu’on a sur notre compte en banque) va baisser aussi, ce qui met en danger la santé économique de notre entreprise. Du coup, on a essayé d’agir vite pour réduire au maximum nos coûts (cf. notre post Linkedin de vendredi 13 mars). Par exemple, on a réduit nos salaires, on a quitté notre incubateur Station F pour ne plus payer de loyer, et, après nous être assurés que cela ne les met pas dans des difficultés financières, on a annulé certaines de nos commandes à nos usines. Les mesures économiques en faveur des entreprises annoncées par le gouvernement vont certainement aussi bien nous aider. Dans ces conditions, à moins qu’il y ait un confinement total pendant un an, Loom survivra.
Qu’est-ce qu’on va faire en attendant que les choses reviennent à la normale ?
On se dit que ce n’est pas trop le moment de vous parler de nouveaux vêtements, on reporte donc les lancements qu’on avait prévus à plus tard. À la place, on va se concentrer sur les projets long terme. D’abord, nous allons travailler sur nos vêtements. Même si nos usines tournent au ralenti et que ce sera plus long de fabriquer des prototypes, on va continuer à améliorer la durabilité de nos vêtements et à en développer de nouveaux. En particulier, on va se concentrer sur le vestiaire femme. Ensuite, plus que jamais, nous allons écrire des articles. Cette crise du coronavirus matérialise certaines limites du modèle actuel de croissance infinie des entreprises que nous voudrions mettre en lumière. D’ailleurs, on vient déjà de terminer cet article-là. Enfin, on voudrait créer un “wiki” textile. Depuis bientôt deux ans, tout ce que nous apprenons sur comment faire un vêtement qui dure, on le note dans un document. Plusieurs marques nous ont demandé de partager ce document avec elles et ça nous semble une super idée. Nous nous sommes rendu compte que nous changeons parfois les comportements des consommateurs grâce à nos articles de blog, et que cela a peut-être plus d’impact que de fabriquer et vendre nos propres vêtements. Si on veut changer l’industrie textile, c’est bien plus efficace d’aider les autres marques à améliorer la durabilité de leurs vêtements que de garder ce savoir pour nous (même si c’est perdre un "avantage compétitif"). En fait, on pense que c’est typiquement le genre de savoir qui devrait être accessible à tout le monde et amélioré de manière collaborative par toutes les marques.
Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ?
On est juste une marque de vêtements. On se rend bien compte en ce moment que fabriquer des t-shirts ou des pantalons, ce n’est pas de première nécessité. Mais s’il y a quelque chose qu’on peut faire pour vous, des sujets que vous voulez qu’on aborde, des informations que vous voudriez avoir, des nouvelles de comment grandit ce petit chat, dites-le nous. Ou si au contraire, vous pensez que c’est bien qu’on se taise un peu pendant un moment, dites-le nous aussi. On vous souhaite bonne chance.
Des draps made in France et pas trop chers : c’est possible
publié le
January 28, 2026
Mis à jour le
September 14, 2026
Temps de lecture
5
minutes
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This article was originally written in French (our mother tongue). We apologize in advance for any awkward phrasing. You can write to us at hello@loom.fr to help us improve these translations.
Aujourd’hui, on lance nos premiers draps. Et ils sont made in France. On vous explique pourquoi on a pu faire ce choix.
Savez-vous où sont fabriqués la plupart des draps vendus en France ? Pour plus de la moitié d’entre eux, c’est au Pakistan. En fait, à cause de la concurrence des pays à bas coûts, il n’y a presque plus d’usine de linge de lit en France. Quand on a compris ça, on a voulu faire notre part pour aider les dernières usines françaises à résister. Surtout qu’on a réalisé qu’on pourrait vendre ces draps à des prix pas si éloignés de ceux fabriqués à l'autre bout du monde. Pourquoi ça ?
Raison n°1 : les draps sont des produits simples
D’abord, la différence de coûts de fabrication entre les draps made in France et made in Pakistan est bien moins importante que pour les vêtements. Eh oui : s’il faut pas mal de machines pour fabriquer des draps (métiers à tisser, machines de teinture…), il y a beaucoup moins de confection que pour une chemise par exemple. Pas besoin de coudre des dizaines de morceaux de tissus ensemble – on parle surtout d’ourlets et de détails de finition. Bref, dans le linge de maison, le coût élevé de la main-d'œuvre française y est moins pénalisant que dans la fabrication de vêtements (si le sujet vous intéresse, on a écrit tout un article sur le sujet).
Couture d’ourlets chez Vogimex, notre usine de confection des Vosges (non, ce ne sont pas nos draps sur la photo)
Raison n°2 : il y a de la "surqualité" sur le marché
Sur le marché du linge de lit, les marques mettent souvent en avant la percale de coton “120 fils par cm2” comme argument de qualité. La différence avec une percale 80 fils, c’est que les fils sont plus fins. Et plus les fils sont fins, plus le tissu est cher.
C’est vrai que la finesse du fil apporte de la douceur. Mais en faisant nos tests labo, on s’est rendu compte que cela rend aussi les tissus un peu moins résistants aux trous et à la déchirure.
Entendons-nous bien : les draps en percale de coton sont doux et de super qualité, qu’ils soient 80 ou 120 fils (ce sont déjà des fils très fins dans les deux cas). Mais on trouve que la percale 80 fils est un meilleur compromis : elle nous permet de proposer non seulement des draps de qualité plus abordables, plus résistants, mais aussi plus respirants et moins froissables (plus les fils sont fins, plus le tissu froisse et franchement, qui aime repasser ses draps ?).
Percale 80 vs. 120 fils : le match (résultats de nos tests labo)
Raison n°3 : on applique une marge faible
Enfin, si on arrive à proposer des prix abordables pour ces draps, c’est grâce à notre modèle économique : on pratique une marge faible car on ne fait pas collections (qui coûteraient de l’argent en développement et en invendus), pas de publicité (dont on devrait répercuter le coût sur les produits) et pas de promotions (qui nous obligeraient à vendre plus cher le reste de l’année).
Bref, ces draps made in France, on arrive à les vendre à des prix alignés avec le reste du marché haut de gamme : de 80 à 90€ pour la housse de couette, de 35€ à 40€ pour le drap housse, 18€ pour la taie d’oreiller. Surtout qu’ils sont en coton bio (certifié GOTS), alors que la majorité des draps vendus en France sont faits en coton conventionnel (c’est-à-dire shootés aux pesticides).
Promis, on n'a pas fait exprès pour le choix des 3 couleurs
Et on est très fiers de les avoir fait fabriquer dans les Vosges, dans trois usines habituées du linge de lit haut de gamme :
Tissage Mouline Thillot, un tisseur qui a investi dans des machines modernes pour rester concurrentiels quand beaucoup d’usines partaient en Asie.
Crouvezier, notre teinturier, qui a su réagir très vite quand on a connu les (inévitables) aléas de production...
Et puis, Vogimex, qui a confectionné tous nos draps avec soin et a continué à travailler même pendant les tempêtes de neige de janvier dans les Vosges (du jamais vu depuis 10 ans, paraît-il).
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